Noël chez grand-père
Mon Dieu, ce qu’il fait chaud dans cette pièce ! Cette lubie aussi d’inviter toute la famille le jour de Noël ! Et quand je dis toute la famille, je parle de celle de Charles. Parce que la mienne, elle se résume à ma mère, que je vois à longueur d’année d'année d'ailleurs, pour la bonne raison qu'elle habite chez nous. Mais Charles, lui, ne peut pas passer un 25 décembre sans s’entourer de ses trois enfants et de ses petits-enfants. Et il faut régaler tout ce monde-là à midi ! Heureusement, Maurice, le garçon, ne vient que dans l’après-midi avec sa femme et ses quatre filles. Ils déjeunent traditionnellement chez la belle-mère. Je ne sais pas ce qu’elle a de mieux que nous, mais en tout cas cela m'arrange. Parce que j'ai bien assez à faire avec Annette, son mari Marc et leurs quatre rejetons, et Juliette et son époux le bel André: eux, une chance, ils n’ont pas pu en avoir de gamins, ça compense! Onze à table ! Vous imaginez ? Même une fois les deux rallonges tirées, on a du mal à écarter les coudes. Quant au menu, un vrai casse-tête qui me cause des insomnies quinze jours à l'avance ! Cette année, j’ai opté pour une dinde : c’est ce qui revient le moins cher. Le gigot de Noël dernier, ils ne m'en avaient laissé que l'os, ces morfales, et le prix m’en est resté sur le cœur pendant des semaines. C’est ma mère qui s’est occupée de la cuisson de la volaille. C’est bien normal qu’elle donne un coup de main. À quatre-vingt six ans, elle éclate de santé. Elle nous enterrera tous, disent les voisins en plaisantant. Moi, ça ne me fait rire qu'à moitié. Pour en revenir au menu, Charles a pris à la coopérative des boîtes de haricots extra-fins et j’ai déniché des sachets de quenelles, en promotion parce qu’il fallait les consommer avant le 25 décembre. Maman les a accommodées avec une bonne sauce financière. Après cette entrée bourrative, ils ne se sont pas trop jetés sur la viande et je n’ai pas proposé le plat deux fois. Cette année, la dinde nous tiendra bien jusqu'à la fin de la semaine. Regardez-moi les hommes, André, Marc, Charles et Jacques, le fils aîné, d'Annette! Ils parlent fort, ils échangent des bons mots, entre deux bouchées. Je le trouve bien rouge, Charles, il devrait se surveiller un peu. André est arrivé, comme d’habitude, avec deux bouteilles de vin blanc sec pour les entrées comme il dit – chez moi, une entrée c’est suffisant – et la dernière bouteille est à demi vide. Marc a apporté, comme chaque année, deux bouteilles de côtes du Rhône et devinez un peu ce qu'il en reste ? À peine un verre. Ce ne sont pas les femmes qui ont fait du mal aux boissons : un doigt de blanc et une larme de rouge pour chacune. Les gamins on bu de l'eau. Mais Jacques, l’aîné d’Annette, à peine vingt-deux ans, celui-là, il tête autant que son père et son oncle ! Sans compter que ces messieurs avaient tous pris un pastis avant le repas ! Une plaie, vous dis-je, ce déjeuner de Noël ! Je ne vous parle pas de mes belles assiettes de porcelaine et des verres en cristal qui me viennent d'Albert, mon premier mari, et que Charles m’oblige à sortir pour l’occasion. J'ai toujours peur de la casse. Enfin, il y aura la vaisselle à faire sur le coup de sept heures… C'est ma mère qui s'en charge, mais c'est moi qui essuie et range dans les placards : une vraie corvée qui m'épuise ! Je viens de remporter le plateau de fromage à la cuisine et l'on s'apprête à passer au dessert : deux magnifiques bûches, une au chocolat, une à la crème de marron. C’est Juliette qui les a achetées – ils travaillent tous les deux, elle et André, ils sont à l’aise – et ils ont un excellent pâtissier dans leur quartier, ça, on ne peut pas le nier ! La voilà qui sert les enfants en premier : d’énormes parts de gâteau au chocolat pour Monique et Mireille et le petit Laurent. Doucement, la bûche au chocolat, c’est celle que je préfère, moi aussi ! Il n'y en a vraiment que pour les gosses dans cette famille ! Crème de marron, c’est pour les grands, a décrété Juliette. Moi, je préfère le chocolat, c’est mon droit, non ? Regardez-les s’empiffrer, ces trois gamins ; s’ils sont malades demain, leur mère saura pourquoi. Et la mienne, béate, qui déguste sa part de gâteau en contemplant l'assistance d’un air attendri… Elle ne sera pas malade, elle, elle mange encore comme quatre à son âge. Et ça continue à parler fort, à raconter des blagues. Tant qu'on me fiche la paix, à moi, ça va encore. Parce que je les connais, moi, Marc et André, et même Jacques : un petit coup dans le nez, et on asticote la tante Amélie quand on ne dégoise pas sur elle en catimini. C'est vrai que c'est Noël aujourd'hui, je peux peut-être compter sur la trève… À moins que les femmes leur aient fait la leçon avant de partir. Enfin une accalmie pendant le café. Les hommes desserrent leurs ceintures d’un cran, sortent leur paquet de cigarettes; les femmes savourent le breuvage sucré, les yeux fermés. C’est moi qui l’ai fait, le café, bien corsé, comme je l’aime. Annette m’a fait cadeau d’un paquet de pur arabica. Elle est gentille Annette, et pas fière du tout; c’est bien la plus supportable du lot. Et c’est la seule qui me rend une petite visite certains après-midi pendant que les enfants sont à l’école. Nous bavardons en dégustant un café et les petits fours qu’elle ne manque jamais d’apporter.
Trois heures et demie, Charles se lève avec des airs de conspirateur. Il se dirige vers l’armoire et en sort des paquets soigneusement emballés dans du papier de couleur. C'est l’heure de la distribution des cadeaux. On commence à la connaître, ta comédie, mon pauvre ami…. Toujours rouge comme un pivoine, il s'éclaircit la gorge et entame son couplet.
— Tenez, les petits, je sais que vous avez été bien sages et que vous aimez lire. Le père Noël de pépé ne vous a pas oubliés cette année.
Tu le leur sers à chaque Noël, ton petit discours !
C’est bien dommage d'ailleurs que le père Noël de pépé ne les ait pas oubliés, ces gamins ! Au prix où sont les livres, et considérant qu’une fois lus, ils vont aller dormir sur un rayon de bibliothèque, je trouve ridicule que Charles se décarcasse pour dénicher les belles collections qui feront briller les yeux des petits, pour employer son expression. Enfin, comme il le dit aussi, c’est le père Noël de pépé qui offre. Moi, je ne participe pas. Je ne suis pas leur grand-mère, à ces gamins. Ils ne m’appellent pas mémé; il ne manquerait plus que ça ! Pour tout le monde, je suis tante Amélie. Ça me convient, c’est distant et respectueux.
Monique remercie son grand-père du bout des lèvres. Elle promet celle-là ! Du haut de ses quatorze ans, mince et blonde, presque une femme déjà, elle a tout d’un mannequin dans les vêtements que lui donne sa tante Juliette. Une belle fille, sûr qu'elle fera des ravages… ou qu'elle tournera mal, qui sait? Il paraît qu’elle ne travaille pas trop bien à l’école. Le livre, croyez-moi, elle fera semblant de le parcourir. Elle aurait sans doute préféré un billet pour s’acheter quelque fanfreluche ! Sa sœur Mireille, par contre, colle deux gros baisers sur les joues de Charles et va s’installer dans un coin. On ne l’entendra plus de la journée. À vrai dire, on ne l’entend jamais et le livre, elle l’aura fini avant ce soir. La nature ne lui a pas fait de cadeau à cette petite : neuf ans, un peu trop ronde, des cheveux raides et ternes, et tellement timide ! Son visage passe par tous les tons de rose et de rouge dès qu’on lui adresse la parole. Toujours première en classe, par contre, mais il y a du souci à se faire si elle ne change pas en grandissant. Et le petit Laurent, quatre ans, chétif, qui attrape tout ce qui passe ! Elle aurait pu prendre ses précautions, Annette ! Faire un bébé à quarante ans, surtout quand on n’arrive déjà pas à joindre les deux bouts avec trois gosses, c'est de l'inconscience ! Le petit aussi fait la fête à Charles et court rejoindre sa sœur Mireille. Il feuillette son gros album d’images avec un air ravi, comme s’il venait de recevoir un trésor. Il commence à savoir lire, paraît-il, et sa godiche de sœur lui donne de temps en temps des explications à voix basse. Annette y va elle aussi de ses remerciements.
— Il ne fallait pas, papa, tu les gâtes trop, c’est trop gentil !
Elle a beau la lui répéter tous les ans, cette phrase, à son diable de père, ça ne l’empêche pas de recommencer.
— Les enfants, n'oubliez pas de remercier tante Amélie.
C’est réglé, j’ai droit moi aussi à un baiser baveux de chacun des gamins. Elle le sait pourtant, Annette, que ce sont les cadeaux de son père, pas les miens ! Après tout, c’est bien fait pour Charles ! Il m’agace avec cette façon qu’il a de claironner : c’est de la part du père Noël de pépé ! Je fais semblant d’être émue et caresse la joue du plus petit. « Ils sont bien mignons vos enfants Annette ! »
Charles regarde sa montre. Maurice et sa nichée vont bientôt débarquer. Qu'est-ce que j'avais dit ? Un coup de sonnette. Sidonie (c’est ma mère) se précipite à la porte. Six personnes de plus dans la salle à manger : il faut ramener quelques chaises et des tabourets depuis la cuisine. J'ai de plus en plus chaud. Dans ma chambre, le lit disparaît sous la multitude de manteaux, foulards et chapeaux. Et rebelote avec les cadeaux. Charles replonge dans la grande armoire et distribue de nouveaux paquets enrubannés aux jumelles de quatorze ans, Alice et Liliane (impossibles de les distinguer l’une de l’autre, mais c’est bien le cadet de mes soucis), à Nicole et Mariette, les plus jeunes. Elles vont rejoindre leur cousin et cousines et tout ce petit monde lit sans faire de bruit. Heureusement, parce que Maurice entame une grande discussion avec son père. Celui-là, sûrement parce qu’il est professeur, ce qu’il aime causer ! Et pas de la pluie et du beau temps ou du prix des fruits et légumes mais de l’actualité, de politique, avec des grands mots qu'il faudrait aller chercher dans le dictionnaire. C'est simple, on dirait toujours qu’il fait la classe. Et comme Marc et André ne sont pas toujours d’accord avec lui, ça fait quelquefois des étincelles. Lorsque le ton monte, Lise, la femme de Maurice, toise l’assistance d’un air pincé. Quelle pimbêche, celle-là !
Ma mère propose un café, une petite goutte de rhum ou de marc de pays pour les messieurs. Madame refuse poliment, et pour elle et pour Maurice. Elle préfèrerait un thé léger. Je suis vraiment désolée mais nous ne sommes pas grands amateurs de thé, je n'en ai pas à la maison. Elle devrait le savoir depuis le temps. "Une infusion de menthe ou de verveine alors", susurre Lise. Mon Dieu, j'espère que les autres n'ont pas fait attention. Infusion…encore heureux qu'elle n'ait pas dit tisane. Je pousse un soupir de soulagement. Oui, j'ai une recette de tisane bien à moi, tout ce qu'il y a de plus économique puisque je fais de la récupération, et tout ce qu'il y a de bon pour la santé puisqu'elle fait éliminer : le goût, ma foi, est assez curieux, mais avec un peu de sucre, elle se laisse boire. Ce que je ne supporte pas, ce sont les sourires goguenards, les plaisanteries salaces à propos de ma tisane maison. "Non, Lise, désolée, je n'ai pas non plus d'infusion." Marc ouvre la bouche et commence en me regardant : "tante, et votre…". Je me sens pâlir. Mais sa femme a dû lui balancer un coup de pied sous la table car il ne va pas plus loin et avale d'un trait son verre de rhum. Fausse alerte.
Je ne sais pas pourquoi l’arrivée de Maurice avec sa tribu jette toujours un froid dans l’assemblée. Annette et Juliette peinent à trouver un sujet de conversation qui intéresse leur belle-sœur et cousins et cousines n’ont pas l’air d’avoir beaucoup d’atomes crochus. Pas étonnant, ils ne se voient que pour les fêtes de famille, c'est-à-dire rarement. Lise regarde sa montre. Ils sont là depuis trois quarts d’heure à peine et déjà pressés de s'en aller. On va chercher les manteaux et juste avant de partir, Maurice tend à son père le coffret de cigares traditionnel. « Joyeux Noël, papa ! Ceux que tu préfères, mais attention, sois raisonnable ! » Ah ! Il a toujours su s’y prendre avec son père, celui-là ! Et Charles est si fier de sa réussite ! Je l’ai presque élevé, ce garçon, il avait à peine dix ans quand j’ai épousé Charles. Ça me vaut un cadeau royal : un sachet de pâtes de fruits et une boîte de chocolats fins. Cette habitude de donner les cadeaux au moment de s’en aller… Enfin, chacun fait comme il veut ! Je profite de la bousculade du départ pour mettre mes douceurs en lieu sûr ! Vous imaginez, si je faisais le tour de la pièce avec : une pâte de fruits ou un chocolat à chacun, il ne m’en resterait pas lourd !
Quel silence tout à coup ! Les hommes somnolent avec des sourires béats, les cigarettes se consument dans les cendriers. Les femmes ont proposé de faire la vaisselle. Charles et ma mère ont refusé catégoriquement. "Vous en faites assez toute la semaine : c’est fête pour vous aujourd’hui." Elles aussi goûtent ce moment de calme. Finalement, j'avais tort de me ronger les sangs. Charles a passé une bonne journée, sa famille aussi. Tout le monde a l'air d'avoir apprécié le repas. Moi j’ai trouvé qu’ils avaient mangé encore plus que l’année dernière mais enfin…
Il est très de six heures ! Annette se lève et annonce qu’il est temps de prendre du souci. Les enfants ferment leurs livres, vont chercher leurs anoraks et leurs bonnets. Les hommes émergent de leur sieste et s'étirent avant d'enfiler pardessus et chapeaux. Encore une tournée d'embrassades. Marc, André et Jacques sentent le vin et la fumée, mais c'est jour de fête et comme ils me couvrent de compliments et de remerciements pour mon repas et mon accueil, je leur pardonne bien volontiers. Oui, une bonne journée, finalement. Toute la troupe est déjà dans l'escalier et je m'apprête à refermer la porte lorsque la voix gouailleuse de Marc retentit.
— Dites, il était temps qu'on s'en aille. Un quart d'heure de plus et on y avait droit.
— Droit à quoi papa ? Ça, c'est la petite voix de Laurent.
— Cette fois c'est André qui tonne de sa voix de baryton.
— À la tisane de queue de cerises, celle qui coûte pas cher et qui fait pisser !
— André, moins fort, le rabroue Annette.
Des hurlements de rires lui font écho. Je claque la porte, écoeurée. Les voyous, ils ne perdent rien pour attendre ! L'année prochaine, je trouverai bien un prétexte pour ne pas les inviter. Tiens, je serai malade, pourquoi pas ? Et le père Noël de pépé, mes petits, vous pourrez toujours attendre qu'il passe !
