Une dure journée s’annonce pour Valentine Mercier, madame Valentine pour tout le monde aux Hortensias. On la sort du lit dès huit heures après lui avoir servi sur un plateau un copieux petit déjeuner : deux croissants, un yoghourt, une salade de fruits avec un jus d’orange et un café fort sans sucre. Lucia l’aide à revêtir son tailleur pantalon gris perle des jours de fête. Elle s’y sent parfaitement à l’aise et à son avantage et se plaît à regretter avec humour de ne pas avoir eu autrefois l’occasion de porter la culotte chez elle ! C’est qu’il n’était pas facile à vivre, Gaston. Heureusement, il a eu le bon goût de disparaître à la cinquantaine ans en lui laissant largement de quoi voyager, puis de se retirer dans cette résidence haut de gamme où on la choie comme une reine.
10h : l’esthéticienne applique à madame Valentine une double couche de fond de teint doré, un soupçon de fard à joues et de brillant à lèvres. 10h30 : la coiffeuse s’emploie à donner du volume aux fins cheveux couleur de neige. Pour une photo en première page du journal local – une page de pub pour la maison – la directrice ne lésine sur aucun détail. Bercée par le ronron de la brosse à brushing, madame Valentine se remémore les papillotes, les bigoudis, l’antique fer à friser du bon vieux temps. À 11h, 30 tout le personnel, tous les pensionnaires des Hortensias sont réunis dans la salle commune. L’héroïne du jour, fin prête, trône, élégante, bien droite, le dos calé par des coussins, dans le fauteuil installé sur une estrade improvisée. À ses côtés, la directrice, le curé de la paroisse, une chorale de fillettes. Les Hortensias célèbrent ce dimanche les cent ans de Valentine Mercier : Madame Valentine, bon pied, bon œil, solide appétit, éclatante de santé – à peine un peu d’arthrose – et célèbre pour sa langue bien pendue. Monsieur le maire fait son entrée. On n’attend plus que Hubert et Julia. Ils lui font le coup à chaque visite ces deux-là. Toujours un ennui, un imprévu. Ce sera quoi aujourd’hui ? Une crise de sciatique pour Hubert, sa migraine ? Et cette pauvre Julia ? Elle aura encore forcé sur les tranquillisants ou se sera querellée avec son gredin de mari ? Madame Valentine se demande parfois s’il n’y a pas eu échanges de bébés à la maternité, Hubert et Julia lui ressemblent si peu. Monsieur le maire a un autre rendez-vous, il faut commencer la cérémonie. La chorale y va de son couplet, l’édile de son panégyrique. Il termine sur l’émouvante image qu’offre la centenaire, témoin d’un heureux passé, embrassée par les enfants de la chorale, « nos chers enfants devant qui s’ouvre l’avenir. » C’est alors que la porte s’ouvre sur un septuagénaire au crâne chauve, essoufflé, écarlate, qui se précipite sur l’estrade en se mouchant bruyamment : « Mille excuses, 39 de fièvre… » Sur ses talons, une matrone silencieuse, livide, le chapeau de travers, l’œil gauche orné d’un magnifique coquard.
Madame Valentine prête distraitement ses joues aux baisers d’Hubert et de Julia et, tandis que crépitent les flashes, d’une voix assurée où percent à la fois agacement et malice, elle lance:
« Vous disiez, monsieur le maire ? L’avenir ? Quel avenir pour nos enfants ? Ces enfants si fragiles… »