« Chez le coiffeur, m’avait soufflé Lucie! C’est là que les bonnes femmes déballent leurs petits secrets, croustillants à souhait ! » Se payait-elle ma tête ? Voulait-elle me donner un coup de pouce, lasse d’assister jour après jour à la dérive de mon frêle esquif sur un océan d’alcools forts ? Le mal m’avait pris sournoisement. J’étais devenue tout à coup une coquille vide, sèche. Plus la moindre idée à coucher sur le papier et je ne savais rien faire d’autre qu’écrire. Mon éditeur s’impatientait, mon compte en banque frôlait le rouge. Je ne savais comment redresser le cap.
Et si Lucie avait raison ? Deux jours d’hésitation et je filai chez Luigi Tif, bien décidée, si dame inspiration pointait le nez, à m’offrir le grand jeu : couleur, coupe et brushing mode. Dans le cas contraire… mieux valait ne pas y penser : en dépit de ma panne de plume, j’étais parfois prise de drôles de lubies !
La porte passée, une étrange brise d’optimisme me caressa à la vue du solide gaillard dont le Figaro s’activait à frictionner la longue crinière brune. Au fil de la conversation entre les deux hommes, mon esprit embrumé s’éclaircit, et cela ne devait rien au fait que, par extraordinaire, je m’étais abstenue de picoler la veille.
— Alors, monsieur Franck, on arrive d’où cette fois ?
— D’Argentine où j’ai tenté d’élever des chevaux dans la pampa.
— Vrai ? Vous alors…
— Un flop, mon pauvre Luigi, mais pas de quoi en faire une maladie !
— Et moi qui vous croyais à Hollywood sur un plateau de tournage, avec Jennifer Lopez ou Sharon Stone !
— Tu retardes de quelques longueurs, ricana le beau gosse avant d’entamer avec complaisance le récit détaillé de ses pérégrinations que Luigi ponctuait de « Ho, Ha !» et de petits rires affectés. Le hasard venait de me mettre en présence d’un personnage haut en couleurs : un distingué énarque qui avait plaqué un beau jour sans crier gare sa vie dorée de PDG, son appartement à Neuilly, pour filer en mission humanitaire au Rwanda. Là-bas, confronté pendant trois mois à la violence, à l’horreur de la guerre, il avait ressenti l’appel irrésistible de la foi. Sa mission terminée, de retour en France, il avait opté pour la prêtrise. Frère François, qui ne reculait devant aucune difficulté, s’était deux années durant consacré à l’évangélisation des banlieues chaudes. La chasteté lui pesant, jetant la soutane aux orties, il avait gagné le Paris mondain, batifolé avec une starlette qu’il avait suivie aux States. Là, il avait vite compris qu’une belle gueule ne suffisait pas dans l’univers impitoyable du cinéma. Quittant Hollywood, il s'était laissé entraîner dans une chasse à un mystérieux trésor dans la forêt amazonienne qui lui avait valu un séjour dans une tribu dont il avait partagé les coutumes ancestrales. Enfin, réduit à faire la manche dans les rues de Bogota, il avait rencontré un Argentin qui lui avait proposé ce job de gaucho qui ne lui avait point plu.
Aujourd’hui, le baroudeur se refaisait un look de séducteur. Engagé par une agence d’escort-boys, il allait se reconstituer un pécule, juste ce qu’il fallait pour envisager de nouvelles expériences.
Mon moral était remonté en flèche. Les mots, les images me brûlaient les doigts. Dutronc susurrait sur mes lèvres « Je suis un aventurier ». Je tenais mon histoire et son titre !
Lorsque Franck se leva, je me précipitai : « Anne Lauris, écrivain. » M’excusant d’avoir écouté son récit, je lui fis part de mon intention de rédiger ses aventures, avec son accord, de ma quasi certitude d’en faire un best-seller. La bouche amère, le regard assassin, il me cracha à la figure :
— Sale petite fouille-merde, c’est MON histoire, MA vie. Si tu y touches, je te colle un procès aux fesses… ou je te flingue !
Je m’affalai sur le fauteuil devant un Luigi confus. Triste capitaine Lauris, incapable de redresser le cap, condamnée à dériver de plus belle.
— On fait quoi, ma p’tite dame ?
— On rase tout ! La boule à zéro !
