Ma grande sœur veut mon bonheur
"Tu viens déjeuner à la maison dimanche, il y aura des collaborateues de Jacques; ça te fera du bien de rencontrer des gens intéressants. Je t'ai pris rendez-vous chez mon coiffeur. Samedi 11 h. A dimanche, Margot chérie!"
Elle a déjà raccroché. Je ne sais pas dire non à ma sœur aînée. Elle s'est toujours crue obligée de prendre sous son aile la cadette pas très jolie, absorbée par ses chères études. ELLE, a décroché le cocotier, comprenez: épousé le PDG de ses rêves. Son obsession : faire mon bonheur, à l'image du sien.
Son Figaro m'a concocté un chignon bouclé, "revient à la mode, très chou", qui me donne l'impression de transporter une choucroute garnie. À l'aide, rendez-moi ma queue de cheval !
J'arrive, en jeans et col roulé. Annie m'entraîne dans sa chambre : " Je vais te prêter une petite robe, une de celles que je portais après la naissance de Liza; avec tes ballerines, ça ne jurera pas trop." (Et vlan, rappelle-toi soeurette tes quelques kilos superflus, tes 39 fillette impossibles à caser dans mes escarpins 37.) Séance de maquillage, et j'entre dans la salle à manger déguisée en poupée Barbie. Je me sens mal mais le pire est à venir.
On me présente au couple Flora-Gilles et à Francis, ingénieur dans l'entreprise du beauf. Naturellement, on me place à ses côtés. Pauvre célibataire qu'il faut aider à se caser… Yeux qui se croisent, dents nicotinées, il est avenant mon voisin ! Et il fleure bon le gel et les chaussettes sales.
Annie vante mes brillantes recherches en statistiques et probabilités. "Barbare ! s'exclame Gilles tandis que Flora soupire : "Après une thèse, il sera bien tard pour faire des enfants !" Encaisse, Margot ! Annie apporte l'entrée : des escargots, parce que sa petite sœur en raffole. Nom d'une pipe, elle sait bien le mal que j'ai à manipuler les pinces ! Une coquille grasse gicle vers la cravate de Gilles. Et hop, une deuxième vers les lunettes de Flora. Ecarlate, je continue…avec les doigts. Grande soeur enchaîne sur un autre de mes talents : les comptines que j'excelle à composer. Chic, je vais pouvoir parler de cette passion. " Une souris grise… escargot margot montre-moi tes cornes …" chantonne mon beauf. Je blêmis: le mois dernier, je croyais filer le parfait amour avec Stan jusqu'à ce que je le trouve au lit avec ma voisine. Par bonheur, l'arrivée du gigot déclenche un débat sur la qualité des viandes. On m'ignore, jusqu'au café.
—Vous n'avez pas apprécié ce repas, n'est-ce pas ?" L'inflexion presque tendre me surprend agréablement.
— Pas vraiment !
— Moi non plus ! J'ai du travail en retard et je sens que vous mourrez d'envie de rentrer chez vous. Je vous raccompagne ?"
Louable intention, je l'embrasserais presque, le Francis !
Un quart d'heure plus tard, la voiture stoppe devant chez moi. Je m'apprête à prendre congé lorsque l'ingénieux ingénieur m'agresse, bouche en avant, paluches pétrissant mes seins. "Pour me remercier de t'avoir ramenée, sois pas bégueule !" La claque magistrale que je lui assène calme ses ardeurs. Je fuis.
Chignon défait, je m'installe devant mon ordi, clique sur mon icône statprobas. J'oublie l'enfer du déjeuner. Mon bonheur, Annie, ne t'en occupe plus. Il est là, pour l'instant, dans Statistiques et probabilités.