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Moi et l'ouïe
Posté le 13.07.2007 à 15:00
Moi et l’ouïe !
Le salon retentit des commentaires enfiévrés de Thierry Gilardi et Jean Michel Larqué et de ceux, non moins sonores, du père de famille, avachi sur le canapé,  l’œil rivé à l’écran de la télé. Dans les chambres des filles, c’est à qui l’emportera des hurlements de Shakira ou des cris d’orfraie de la bande de la StarAC. Assise dans mon lit, je tente désespérément de me concentrer sur les derniers chapitres du roman que j’ai commencé en début de semaine. Bon sang, il y a vraiment des moments dans cette maison où j’aimerais être sourde…
***
J’ouvre un œil et aperçois les chiffres rouges du radio réveil : 9h30. Grands dieux, il n’a pas sonné ? Tout le monde est parti sans me sortir du lit ce matin ? C’est vrai, ce que je suis bête, j’ai pris un jour de congé.
J’appuie sur le bouton de la mini radio de la salle de bains et distingue une vague rumeur. Les piles ont encore besoin d’être remplacées, je verrai ça plus tard. Je paresse sous la douche avec d’autant plus de plaisir que le jet émet aujourd’hui un chuintement des plus reposants. La pression doit être plus faible que d’ordinaire…
Café, toasts, je porte mon plateau devant la télé. J’ai beau appuyer désespérément sur le bouton+ de la télécommande, les bouches des personnages qui s’agitent sur l’écran s’obstinent à s’ouvrir, se tordre, se fermer…dans le plus grand silence. Ce n’est pourtant pas l’heure de Videogag ! Et le même phénomène affecte mes six chaînes. Encore une panne de son comme samedi dernier?  Peu importe, l’essentiel est que tout rentre dans l’ordre d’ici ce soir, sinon gare à la soupe à la grimace du père privé d’informations, des filles privées de leur série américaine.
 Pour l’instant, j’ai un coup de fil urgent à passer. Je compose le numéro de mon dentiste, me préparant à réprimer mon fou rire coutumier : sa secrétaire a pour habitude de hurler comme un hussard de la garde. En fait de sonnerie, je perçois un tintement proche de celui du diapason et après quelques secondes, au bout du fil, des borborygmes étouffés qui me font reposer dare dare le combiné. Décidément, tout va de travers aujourd’hui.
L’inquiétude me saisit, le sentiment curieux qu’il se passe quelque chose d’anormal.
C’est vrai que la maison semble étrangement calme ce matin. Qu’est-il arrivé au bébé du troisième qui pleure vingt-quatre heures sur vingt-quatre ou presque ? Le père aurait pris le coup de sang et l’aurait étouffé ? Il ne serait pas le premier… Qu’est-il est arrivé à l’ascenseur qui marque son passage à chaque palier en grinçant comme une vieille locomotive ? En panne, une paie que ça ne lui était pas arrivé ! J’ouvre la porte dans l’intention de vérifier le fonctionnement de l’appareil et me trouve nez à nez avec un livreur de La Redoute qui me regarde d’un air réjoui en me tendant un paquet. Et alors, il n’a pas eu le temps de sonner ? La porte s’est ouverte par miracle ?… C’est une raison pour sourire bêtement et m’abreuver d’aboiements enroués que je n’arrive pas à décrypter ? S’il souffre d’une extinction de voix, qu’il s’économise !
Enfin, le benêt s’engouffre dans la cage de l’ascenseur qui démarre… sans le moindre bruit ! Il y a de la sorcellerie dans l’air !
Je plaque quelque accords sur le piano : les touches s’enfoncent, muettes, sous mes doigts furieux. J’empoigne le saxo de mon mari et souffle de toutes mes forces : un léger, léger pet –un de ceux qui ne se remarquent même pas en société – s’échappe de l’embouchure.  
J’ouvre la fenêtre : les voitures qui dévalent d’ordinaire l’avenue dans un concert de klaxons, de pots d’échappement, de grincements de freins défilent ce matin dans un doux ronronnement.
 Idiote ! J’ai peut-être mis des boules Quies, hier soir ? Une rapide et vaine exploration de mes oreilles ne fait qu’accroître ma panique. 
 J’ai l’horrible impression qu’une chape d’ouate est en train de m’envelopper de la tête aux pieds, qu’elle va me couper de tout contact avec le monde extérieur, m’étouffer peut-être. Je hurle un « au secours ! » désespéré.
                                         ***
— Ça ne va pas ? Réveille-toi !
Penché au-dessus de moi, Marc me secoue, l’air inquiet.
— Un rêve idiot. Rendors-toi.
Quelques secondes plus tard, un ronflement sonore tout près de mon oreille gauche me procure une indicible satisfaction : tout va bien, cette nuit, je ne lui pincerai pas le nez, je l’autorise à ronfler tout son saoul, je les bénis ses ronflements !
 
 
 











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