La tyrannie des seniors
Alors que les médias nous abreuvent d’informations alarmantes à propos du réchauffement de la planète, du trou de la sécu, des nombreux voyages et coups d'éclat de notre nouveau monarque, il semblerait que nous soyons tous menacés, pire déjà touchés, par un fléau d’une plus grande ampleur : la tyrannie des seniors. Il ne se passe pas un jour sans qu’un petit incident, soit au marché, soit chez un commerçant ou dans les transports en commun, ne me rappelle un article de mon quotidien régional (La Tribune le Progrès du 24 janvier 2006) qui m’avait alertée sur ce mal grandissant. Que disait-il cet article ?
Que le caractère de la personne évolue avec l’âge – ça, nous en sommes tous conscients – mais qu’il évoluerait dans des proportions considérables dans le sens de l’impatience, de l’égoïsme, de l’autoritarisme, de l’agressivité.
Qui seraient les principales victimes ? Les conjoints, au premier chef. : « Baisse le son de la télé, j’suis pas sourde ! Ferme la fenêtre, tu veux me faire crever ! Tu m’énerves, tu m’énerves, comment ai-je pu te supporter pendant toutes ces années, c’est de ta faute si ma tension ne cesse de grimper ! »*
Au second rang, viendraient les enfants, quadras ou quinquas, ou plus : maman ou papa ne cesse de les critiquer, de les abreuver de récriminations, pire, de faire du chantage à l’héritage. « Tes gamins sont mal élevés, ils se lèvent de table sans permission ! Ta femme a fait des brocolis : tu sais bien que je ne les digère pas, elle le fait exprès, de toute façon, elle me déteste ! Tu aurais pu mettre une cravate, quand même, pour Noël ! Ça ressemble à quoi ce pull bariolé, tu n’as plus vingt ans et en plus, tu as du ventre ! Dis donc Françoise, tu étais blonde la semaine passée, si tu continues avec tes teintures, tu vas finir chauve ! C’est bon, c’est bon, vous ne voulez pas m’emmener en vacances avec vous, eh bien, à ma mort, ce qui ne saurait tarder, vu le chagrin que vous me causez tous, je donnerai tout aux bonnes œuvres, vous n’aurez rien de rien ! »*
À défaut de famille à harceler, toujours d’après l’article en question, les seniors s’en prendraient à leurs aides ménagères et auxiliaires de vie. Dame, faut bien se défouler sur quelqu’un. ! Le phénomène aurait pris une telle ampleur qu’il serait nécessaire de créer des groupes de paroles pour aider les victimes des harceleurs seniors à dédramatiser : apprendre à supporter ces récriminations ou vexations permanentes, et surtout le plus frustrant, l’absence de mots gentils marquant un semblant de gratitude.
Cet article m’avait donné à réfléchir. C’est vrai que j’ai moi-même souvent pesté contre ces mamies en train d’hésiter chez le boulanger pâtissier entre un mille-feuilles, un chou à la crème ou une tartelette quand, sortant du travail, j’avais deux minutes vers midi pour acheter ma baguette et courir à l’école récupérer les petites ! Je les ai souvent vus à l’œuvre, je les vois toujours, ces dignes représentants du troisième âge, tentant de resquiller dans une file d’attente à une caisse de grande surface, suant et soufflant dans un tramway et fusillant du regard le jeune installé à une place assise, le jeune qui gêne avec son énorme sac à dos. Désolée, le jeune qui s’est levé à 6 h du matin, a supporté huit heures cours ou plus, a bien mérité sa place assise. D’ailleurs, qu’est-ce qu’il fait dans le tram, le senior, aux heures de pointe ? Et le grand-père qui traverse en dehors des clous, ou se précipite quand le feu est vert en brandissant sa canne en direction de votre voiture, quand il ne frappe pas sur le capot ou la portière ? Ça ne vous a jamais donné envie... de ne pas freiner ?
Bon, c’est vrai, on devient peut-être plus difficile à vivre avec l’âge. Et les raisons en sont multiples : la solitude, l’ennui, la fatigue, le sentiment que tout change et va un peu trop vite alors que l’individu se sent lui-même un peu ralenti…
Mais heureusement, beaucoup échappent à ce fléau. Alors même si ce matin un veux grigou s’est plaint qu’on le faisait attendre chez le marchand de journaux, même si une mamie mal embouchée a incendié une jeune maman qui faisait le marché avec sa poussette – et alors, bébé, il a le droit de venir au marché, de voir du monde, non , oi bien il faut le laisser tout seul à la maison enchaîné au radiateur? – j’aimerais rajouter un couplet, non exhaustif, sur la bonhomie, la gentillesse, le dévouement de certains seniors. Parler de ces braves grands-parents qui vont chercher les petits à la sortie de l’école, qui les gardent avec amour le week-end lorsque les parents vont faire la fête, qui les chouchoutent pendant les vacances d’été, d’hiver, pendant que papa et maman travaillent. De ces grands-pères, grands-mères de substitution qui, faute de petits enfants, se prennent d’affection pour un petit voisin, une petite voisine qui le leur rend bien ! Quant aux aides ménagères, beaucoup sont devenues de vrais amies pour les esseulés qu’elle viennent aider deux ou trois jours par semaine et pour qui leur passge est une petite fête: « Madame Durand, ou plutôt, Monique, Françoise, faites-nous un bon café, sortez les biscuits et asseyez-vous avec moi. Tant pis pour le ménage aujourd’hui ! J’ai juste envie de bavarder un peu. Allez, racontez-moi, votre grand, comment ça va à l’école ? Et votre mari, ça s’arrange dans son entreprise ? » C’est de la tyrannie, ça ? Un dernier mot sur tous les seniors bénévoles dans le milieu associatif. Sans eux, bien des associations mettraient la clé sous la porte.
Mais au fait, à quel âge exactement est-on catalogué senior?Cinquante ans, soixante ans, plus ? Ou ne serait-ce qu’un état d’esprit ? Il faut que je vous laisse, hélas, sans conclure parce qu’il est l’heure pour moi de téléphoner à mes filles à Paris. Un rite : une fois par semaine, quelque fois deux. Mon Dieu, peut-être que c’est trop, que ça tourne au harcèlement ? Elles se sont peut-être inscrites à un groupe de paroles ? J’angoisse, je n’ose plus appeler…
* Ces exemples sont de mon cru.
