Il était tellement persuadé qu’il en avait fini avec l’amour, la passion, le sexe ! Que depuis la brutale disparition de Sonia, dix ans plus tôt, il n’y avait plus place dans sa vie que pour ses cours de philosophie, ses recherches à l’Université. Et voilà que les pleurs d’une poupée brune avaient suffi à réveiller des sentiments, des désirs qu’il croyait définitivement éteints. En quittant l’amphithéâtre, il l’avait aperçue, prostrée au dernier rang.
— Ça ne va pas, jeune fille ?
Devant les yeux rougis levés vers lui, il s’était senti fondre de tendresse, l’avait prise par le bras et emmenée prendre un verre au bistrot du coin.
Installée devant un café crème, larmes rapidement séchées, elle l’avait noyé sous des cascatelles de paroles décousues, mêlant sa rupture avec son petit ami, sa mésentente avec sa mère, son découragement devant ses résultats lamentables et autres déconvenues. Au bout de quelques minutes, le regard du professeur avait quitté les volubiles lèvres roses pour remonter vers le nez mutin, les joues ambrées, la crinière de jais balayant les épaules rondes dévoilées par le tee-shirt à bretelles. Puis il était redescendu sur les seins ronds pointant sous le coton léger, la taille bien dessinée, les cuisses moulées dans le jean délavé.
Lorsqu’elle avait conclu sur un : « Ça m’a fait du bien de parler ! On peut se revoir ? », il s’était surpris à lui donner son numéro de téléphone, son email. Ils se rencontraient en secret depuis trois semaines. Le sexagénaire, subjugué, ne voulait pas s’interroger sur les motivations de cette beauté éclatante de jeunesse, dont tous les soucis semblaient s’être miraculeusement envolés. Ce dont il était sûr, c’était qu’elle ne se contenterait pas longtemps de baisers, de caresses et que le désir de satisfaire pleinement la pulpeuse demoiselle le tenaillait, lui, jour après jour. La contemplation de son membre fatigué, languide, au sortir de la douchele remplissaitd’inquiétude. Christa le voudrait fougueux, avide. Saurait-il le redevenir, après tant d’années d’abstinence ? Il avait pensé au médicament venu des USA dont on disait grand bien mais répugnait à solliciter une prescription auprès de son médecin et ami. Le Net lui fournit la solution. Dès la livraison du précieux paquet, il invita Christa chez lui pour un dîner d’amoureux.
Le couvert était mis sur la terrasse. La belle, gourmande, animait l’heure vespérale de son incessant babillage. Aux ululements d’une chouette, elle gloussa, l’œil aguicheur, en reprenant du foie gras, que c’était un heureux présage ! Lui la dévorait des yeux, attendant avec anxiété le moment béni de la conduire vers l’extatique finitude. D’après la notice, il lui restait encore une bonne heure à patienter. Mais au moment où il apportait le dessert, d’étranges fourmillements, des soubresauts intérieurs le parcoururent tout entier. Une chaleur l’inonda des pieds à la tête. Il ne fut bientôt plus maître de son corps secoué par un véritable maëlstrom. Il se précipita vers Christa : « Oublions le vacherin, je te veux, tout de suite, … » Le reste de ses paroles se perdit en borborygmes tandis que sa vue se brouillait et qu’il s’effondrait sur la moquette en haletant.
À vouloir mettre toutes les chances de son côté, on prend des risques inutiles. Son médecin lui aurait précisé qu’une seule pilule suffisait !
