Faire partager mes textes, mes coups de
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Posté le 03.02.2008 à 19:36
 
J’arrive, tendue, l’estomac serré, je n’aime pas trop m’exposer. La table est prête, recouverte d’une nappe noire à dessins blancs. Bouteille d’eau, gobelet, comme si j’allais donner une conférence ! Manque juste la provision de livres. Évidemment, j’ai une demi-heure d’avance ! Je me présente au rayon livres, accueil chaleureux. Thierry, mon « contact », pointe son nez, sourire aux lèvres, me conduit dans son bureau où nous devisons quelques instants. À 15 h, les exemplaires de Un Homme de Trôo sont disposés sur la table. Jusqu’à seize heures, calme plat. La famille, les amis, ça fait belle lurette qu’ils l’ont eu leur exemplaire dédicacé, ils ne vont pas encore se pointer pour prendre un bain de foule ! Quoi que, tout bien considéré, je ne vois pas passer grand monde dans le magasin : fin janvier, trop près des fêtes, fin de mois difficile, ou bien ils sont tous aux soldes de fringues ? Enfin, une élégante dame aux yeux un peu trop charbonneux à mon goût s’approche. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas vraiment le livre, c’est l’expérience de coécriture. Elle n’écrit pas, elle, elle peint, depuis toujours, et elle envisage de s’associer avec un ami sculpteur pour un projet artistique pas encore bien défini. Elle finit par la sortir la question qui la titille : peut-on être coauteurs sans que s’instaure une relation amoureuse ? Pour elle, la réponse est non, visiblement. Lorsque je lui explique que Jean-Noël et moi nous sommes rencontrés une seule fois et que nous ne correspondons que par mails, elle tombe de sa chaise, ou presque, de surprise (parce qu’elle s’est confortablement installée en face de moi !) Elle argumente, insiste lourdement, je campe sur mes positions, elle s’en va, sourire en coin, convaincue que je lui ai raconté des bobards, promettant de repasser. Désolée, Jean-Noël, nous sommes, pour la dame aux yeux de braise, les amants terribles qui ont mis au monde l’Homme de Trôo !  Elle est suivie de peu par un Stéphanois, exilé à Paris pour son boulot, qui regrette sa petite ville bien tranquille, qui taille un costard à tous les Parisiens qu’il déteste. J’en profite pour en tailler un à notre maire et nous nous rejoignons sur ce point : il faut que ça change aux prochaines municipales ! Après une demi-heure passée à me déverser ses états d’âme, il s’assure que je serai bien là jusqu’à sept heures, promet de revenir après être passé au distributeur. Il n’en a rien fait : j’espère qu’il s’est fait attaquer devant le distributeur, pire qu’il est passé sous un bus, bien fait ! Pour en revenir à l’accueil FNAC, c’est un vrai plaisir. Régulièrement, les vendeurs, le responsable de la séance de dédicaces passent me faire un petit coucou, me demandent comment ça va, si je veux un peu plus d’eau. J’aurais besoin de quelque chose de plus corsé, mais vous me voyez demander un doigt de whisky ? Un vendeur HIFI me conseille de me dégourdir les jambes et me montre le chemin des toilettes où je m’engouffre dans celles… des hommes ! Ma seule bonne résolution prise le 1er janvier 2008, être moins étourdie, ne tient décidément pas la route !
Ce qui m’a frappée, cet après-midi-là, c’est l’impression de voir passer et repasser toujours les mêmes individus. Pour ça, j’ai l’œil : celui-là, serré dans son petit blouson de cuir, celle-là avec sa jupe à volants, ces deux amoureux scotchés l’un à l’autre, et tant d’autres, ils ont erré d’un rayon à l’autre, ils ont tourné en rond, de quatre à sept ou presque ! Ma foi, ils ont bien raison : ici, il fait chaud, on peut feuilleter des livres, écouter de la musique, regarder la télé, s’asseoir, tout ça sans dépenser un centime.
Le sosie de Sim avec son bonnet enfoncé jusqu’aux yeux, ça faisait un moment que je l’avais repéré, qu’il rôdait autour de ma table. Il finit par se décider. Il m’a reconnue, il m’a acheté un livre sur la guerre d’Algérie à la fête du livre de Saint-Étienne. J’ai du mal à garder mon sérieux ! La guerre d’Algérie, non, ce n'était pas moi, pas plus que celle d’Indochine, de 39-40, du Golfe, Guerre et Paix non plus ! Bref, il écrit lui aussi, des chansons, musique et paroles. Par contre il fait une faute à chaque mot. Est-ce que je connais un remède ? Pas vraiment. Chez lui, c’est d’origine psychiatrique, me confie-t-il. Ben, pas seulement l’orthographe, mon ami, me dis-je ! Il embraie ensuite sur les Don Quichotte, les sans abri, les magasins de luxe, les sans papiers, revient aux grandes guerres, comme s’il les avait toutes faites. Je suis soulagée quand il me serre la main et se dirige vers la sortie.
Je ne m’attarderai pas sur ceux qui passent leur chemin en lançant un regard condescendant, avec un sourire narquois qui sous-entend : « Encore une pauvre écrivaillonne qui essaie de vendre sa daube ! » Parce qu’il y a aussi les gentils qui disent bonjour, puis au revoir en s’en allant. Et les naïfs qui s’extasient : « Vous êtes de St Etienne ? Et vous avez écrit un livre ? Ça alors !» Ben oui, y en a un paquet de gens qui écrivent à St Etienne, y a pas que des gars en maillot vert qui tapent dans un ballon au stade Geoffroy Guichard. D’ailleurs, y en a-t-il seulement un seul de ces fouteux qui soit né à Sainté ?
Les moments creux… l’horreur absolue ! Au début, je me suis demandé, riant intérieurement : « J’enlève le haut, j’enlève le bas ? J’aurais peut-être dû me faire une tête hérissée de mèches de toutes les couleurs, collées au gel ? »
Après, j’ai hésité entre le :
* Que diable suis-je venue faire dans cette galère ?
 *Mort aux cons ! (le titre du dernier bouquin que je viens de terminer, je ne vous le conseille pas spécialement.)
* Ah ! si j’étais Michel Drücker ! » Là, je me suis imaginé la tête de mon homme allongé le soir aux côtés de l’indécrottable Monsieurvivementdimanche qu’il hait viscéralement, et j’ai pouffé !
J’en ai quand même vendu quelques-uns, de ces Hommes de Trôo, je ne vous dirai pas combien, à des lecteurs qui avaient prêté attention au petit article-annonce dans le magazine de la FNAC. Des femmes, essentiellement, qui avaient eu un coup de cœur, souhaitaient en savoir un peu plus sur l’histoire. Ah ! le bonheur d’écrire un petit mot pour Mimounette, qui allait le recevoir en cadeau, pour Danièle ! Danièle, elle s’est arrêtée, les bras chargés de livres, elle l’a caressé, retourné dans tous les sens, le bouquin. Mais elle avait déjà beaucoup acheté, elle reviendrait. Et le mari s’est approché : « Mais prends-le donc, puisque tu en as envie, parce que la semaine prochaine, la dame, elle, elle va pas revenir pour te faire une jolie dédicace ! » Le regard qu’ils ont échangé, ce couple de quinquagénaires ! Y avait tant de soleil, tant d’amour au fond de leurs yeux… que ça m’a fait du bien.
J’ai pensé aussi à quelques-uns et unes qui avaient promis de faire un tour, et ne sont pas venus ! Je me suis promis de ne plus leur adresser la parole, ou le mail ! Mais c’est déjà oublié, il y a plus important dans une vie qu’une séance de dédicaces. Je leur conserve toute mon amitié.
Et puis, heureuse surprise, vers 18h, voilà que débarque un petit groupe d’ados du centre social de mon quartier, de ceux que je vais aider deux fois par semaine à faire leurs devoirs. Ils n’ont pas de fric, et quand ils en ont un peu, c’est pour recharger le téléphone portable, pour un baladeur, un CD, une BD. Mais ils sont venus, pour dire bonjour à m’dame, à celle qui leur ré explique les voies interrogative, négative, passive en anglais, qui donne un coup de main pour la rédac, l’explication de textes, qui pique un fou rire avec eux. Ils veulent même aller me chercher un café, un chocolat . Et ça, croyez-moi, ça m’a fait chaud au cœur.
À dix-neuf heures, je rends mon tablier. Je récupère mon manteau dans le bureau de Thierry, on papote un moment en mangeant des petits gâteaux secs. Je reprends le tram, fatiguée, songeuse. Écrire, j’aime ça, c’est sûr, j’en ai besoin pour me sentir exister. Mais me mettre en vitrine, me vendre, c’est pas vraiment mon truc ! Vive le Net, vive le forum de Maux d’Auteurs, celui de À vos plumes, celui de Brooms , vive Calipso, Mot compte Double, tous ceux  qui me font le plaisir d’héberger de temps à autre les délires de ma plume !



Posté le 23.01.2008 à 09:49

 

Le samedi 26 janvier 2008, de 15hà 19h, je serai présente à la FNAC de Saint-Etienne pour une séance de dédicaces du roman Un Homme de Trôo, coécrit avec Jean-Noël Lewandowski.



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Posté le 15.01.2008 à 17:08
 
Une dure journée s’annonce pour Valentine Mercier, madame Valentine pour tout le monde aux Hortensias. On la sort du lit dès huit heures après lui avoir servi sur un plateau un copieux petit déjeuner : deux croissants, un yoghourt, une salade de fruits avec un jus d’orange et un café fort sans sucre. Lucia l’aide à revêtir son tailleur pantalon gris perle des jours de fête. Elle s’y sent parfaitement à l’aise et à son avantage et se plaît à regretter avec humour de ne pas avoir  eu autrefois l’occasion de porter la culotte chez elle ! C’est qu’il n’était pas facile à vivre,  Gaston. Heureusement, il a eu le bon goût de disparaître à la cinquantaine ans en lui laissant largement de quoi voyager, puis de se retirer dans cette résidence haut de gamme où on la choie comme une reine.
 10h : l’esthéticienne applique à madame Valentine une double couche de fond de teint doré, un soupçon de fard à joues et de brillant à lèvres. 10h30 : la coiffeuse s’emploie à donner du volume aux fins cheveux couleur de neige. Pour une photo en première page du journal local – une page de pub pour la maison – la directrice ne lésine sur aucun détail. Bercée par le ronron de la brosse à brushing, madame Valentine se remémore  les papillotes, les bigoudis, l’antique fer à friser du bon vieux temps. À 11h, 30 tout le personnel, tous les pensionnaires des Hortensias sont réunis dans la salle commune. L’héroïne du jour, fin prête, trône, élégante, bien droite, le dos calé par des coussins, dans le fauteuil installé sur une estrade improvisée. À  ses côtés, la directrice, le curé de la paroisse, une chorale de fillettes. Les Hortensias célèbrent ce dimanche les cent ans de Valentine Mercier : Madame Valentine, bon pied, bon œil, solide appétit, éclatante de santé – à peine un peu d’arthrose –  et célèbre pour sa langue bien pendue. Monsieur le maire fait son entrée. On n’attend plus que Hubert et Julia. Ils lui font le coup à chaque visite ces deux-là. Toujours un ennui, un imprévu.  Ce sera quoi aujourd’hui ? Une crise de sciatique pour Hubert, sa migraine ? Et cette pauvre Julia ? Elle aura  encore forcé sur les tranquillisants ou se sera querellée avec son gredin de mari ? Madame Valentine se demande parfois s’il n’y a pas eu échanges de bébés à la maternité, Hubert et Julia lui ressemblent si peu. Monsieur le maire a un autre rendez-vous, il faut commencer la cérémonie. La chorale y va de son couplet, l’édile de son panégyrique. Il termine sur l’émouvante image qu’offre la centenaire, témoin d’un heureux passé, embrassée par les enfants de la chorale, « nos chers enfants devant qui s’ouvre l’avenir. » C’est alors que la porte s’ouvre sur un septuagénaire au crâne chauve, essoufflé, écarlate, qui se précipite sur l’estrade en se mouchant bruyamment : « Mille excuses, 39 de fièvre… » Sur ses talons, une matrone silencieuse, livide, le chapeau de travers, l’œil gauche orné d’un magnifique coquard.
Madame Valentine prête distraitement ses joues aux baisers d’Hubert et de Julia et, tandis que crépitent les flashes, d’une voix assurée où percent à la fois agacement et malice, elle lance:
« Vous disiez, monsieur le maire ? L’avenir ? Quel avenir pour nos enfants ? Ces enfants si fragiles… »


Posté le 27.12.2007 à 18:57

 

 

Et d'une autre! Après l'explosion des festivités, que vous souhaiter pour l'année 2008? Tout simplement:

QU'ELLE VOUS SOIT DOUCE!

 







Posté le 21.12.2007 à 14:58
 
 
Noël chez grand-père
 
Mon Dieu, ce qu’il fait chaud dans cette pièce ! Cette lubie aussi d’inviter toute la famille le jour de Noël ! Et quand je dis toute la famille, je parle de celle de Charles. Parce que la mienne, elle se résume à ma mère, que je vois à longueur d’année d'année d'ailleurs, pour la bonne raison qu'elle habite chez nous. Mais Charles, lui, ne peut pas passer un 25 décembre sans s’entourer de ses trois enfants et de ses petits-enfants. Et il faut régaler tout ce monde-là à midi ! Heureusement, Maurice, le garçon, ne vient que dans l’après-midi avec sa femme et ses quatre filles. Ils déjeunent traditionnellement chez la belle-mère. Je ne sais pas ce qu’elle a de mieux que nous, mais en tout cas cela m'arrange. Parce que j'ai bien assez à faire avec Annette, son mari Marc et leurs quatre rejetons, et Juliette et son époux le bel André: eux, une chance, ils n’ont pas pu en avoir de gamins, ça compense! Onze à table ! Vous imaginez ? Même une fois les deux rallonges tirées, on a du mal à écarter les coudes. Quant au menu, un vrai casse-tête qui me cause des insomnies quinze jours à l'avance ! Cette année, j’ai opté pour une dinde : c’est ce qui revient le moins cher. Le gigot de Noël dernier, ils ne m'en avaient laissé que l'os, ces morfales, et le prix m’en est resté sur le cœur pendant des semaines. C’est ma mère qui s’est occupée de la cuisson de la volaille. C’est bien normal qu’elle donne un coup de main. À quatre-vingt six ans, elle éclate de santé. Elle nous enterrera tous, disent les voisins en plaisantant. Moi, ça ne me fait rire qu'à moitié. Pour en revenir au menu, Charles a pris à la coopérative des boîtes de haricots extra-fins et j’ai déniché des sachets de quenelles, en promotion parce qu’il fallait les consommer avant le 25 décembre. Maman les a accommodées avec une bonne sauce financière. Après cette entrée bourrative, ils ne se sont pas trop jetés sur la viande et je n’ai pas proposé le plat deux fois. Cette année, la dinde nous tiendra bien jusqu'à la fin de la semaine. Regardez-moi les hommes, André, Marc, Charles et Jacques, le fils aîné, d'Annette! Ils parlent fort, ils échangent des bons mots, entre deux bouchées. Je le trouve bien rouge, Charles, il devrait se surveiller un peu. André est arrivé, comme d’habitude, avec deux bouteilles de vin blanc sec pour les entrées comme il dit – chez moi, une entrée c’est suffisant – et la dernière bouteille est à demi vide. Marc a apporté, comme chaque année, deux bouteilles de côtes du Rhône et devinez un peu ce qu'il en reste ? À peine un verre. Ce ne sont pas les femmes qui ont fait du mal aux boissons : un doigt de blanc et une larme de rouge pour chacune. Les gamins on bu de l'eau. Mais Jacques, l’aîné d’Annette, à peine vingt-deux ans, celui-là, il tête autant que son père et son oncle ! Sans compter que ces messieurs avaient tous pris un pastis avant le repas ! Une plaie, vous dis-je, ce déjeuner de Noël ! Je ne vous parle pas de mes belles assiettes de porcelaine et des verres en cristal qui me viennent d'Albert, mon premier mari,   et que Charles m’oblige à sortir pour l’occasion. J'ai toujours peur de la casse. Enfin, il y aura la vaisselle à faire sur le coup de sept heures… C'est ma mère qui s'en charge, mais c'est moi qui essuie et range dans les placards : une vraie corvée qui m'épuise ! Je viens de remporter le plateau de fromage à la cuisine et l'on s'apprête à passer au dessert : deux magnifiques bûches, une au chocolat, une à la crème de marron. C’est Juliette qui les a achetées – ils travaillent tous les deux, elle et André, ils sont à l’aise – et ils ont un excellent pâtissier dans leur quartier, ça, on ne peut pas le nier ! La voilà qui sert les enfants en premier : d’énormes parts de gâteau au chocolat pour Monique et Mireille et le petit Laurent. Doucement, la bûche au chocolat, c’est celle que je préfère, moi aussi ! Il n'y en a vraiment que pour les gosses dans cette famille ! Crème de marron, c’est pour les grands, a décrété Juliette. Moi, je préfère le chocolat, c’est mon droit, non ? Regardez-les s’empiffrer, ces trois gamins ; s’ils sont malades demain, leur mère saura pourquoi. Et la mienne, béate, qui déguste sa part de gâteau en contemplant l'assistance d’un air attendri… Elle ne sera pas malade, elle, elle mange encore comme quatre à son âge. Et ça continue à parler fort, à raconter des blagues. Tant qu'on me fiche la paix, à moi, ça va encore. Parce que je les connais, moi, Marc et André, et même Jacques : un petit coup dans le nez, et on asticote la tante Amélie quand on ne dégoise pas sur elle en catimini. C'est vrai que c'est Noël aujourd'hui, je peux peut-être compter sur la trève… À moins que les femmes leur aient fait la leçon avant de partir. Enfin une accalmie pendant le café. Les hommes desserrent leurs ceintures d’un cran, sortent leur paquet de cigarettes; les femmes savourent le breuvage sucré, les yeux fermés. C’est moi qui l’ai fait, le café, bien corsé, comme je l’aime. Annette m’a fait cadeau d’un paquet de pur arabica. Elle est gentille Annette, et pas fière du tout; c’est bien la plus supportable du lot. Et c’est la seule qui me rend une petite visite certains après-midi pendant que les enfants sont à l’école. Nous bavardons en dégustant un café et les petits fours qu’elle ne manque jamais d’apporter.
Trois heures et demie, Charles se lève avec des airs de conspirateur. Il se dirige vers l’armoire et en sort des paquets soigneusement emballés dans du papier de couleur. C'est l’heure de la distribution des cadeaux. On commence à la connaître, ta comédie, mon pauvre ami…. Toujours rouge comme un pivoine, il s'éclaircit la gorge et entame son couplet.
— Tenez, les petits, je sais que vous avez été bien sages et que vous aimez lire. Le père Noël de pépé ne vous a pas oubliés cette année.
Tu le leur sers à chaque Noël, ton petit discours !
C’est bien dommage d'ailleurs que le père Noël de pépé ne les ait pas oubliés, ces gamins ! Au prix où sont les livres, et considérant qu’une fois lus, ils vont aller dormir sur un rayon de bibliothèque, je trouve ridicule que Charles se décarcasse pour dénicher les belles collections qui feront briller les yeux des petits, pour employer son expression. Enfin, comme il le dit aussi, c’est le père Noël de pépé qui offre. Moi, je ne participe pas. Je ne suis pas leur grand-mère, à ces gamins. Ils ne m’appellent pas mémé; il ne manquerait plus que ça ! Pour tout le monde, je suis tante Amélie. Ça me convient, c’est distant et respectueux.
Monique remercie son grand-père du bout des lèvres. Elle promet celle-là ! Du haut de ses quatorze ans, mince et blonde, presque une femme déjà, elle a tout d’un mannequin dans les vêtements que lui donne sa tante Juliette. Une belle fille, sûr qu'elle fera des ravages… ou qu'elle tournera mal, qui sait? Il paraît qu’elle ne travaille pas trop bien à l’école. Le livre, croyez-moi, elle fera semblant de le parcourir. Elle aurait sans doute préféré un billet pour s’acheter quelque fanfreluche ! Sa sœur Mireille, par contre, colle deux gros baisers sur les joues de Charles et va s’installer dans un coin. On ne l’entendra plus de la journée. À vrai dire, on ne l’entend jamais et le livre, elle l’aura fini avant ce soir. La nature ne lui a pas fait de cadeau à cette petite : neuf ans, un peu trop ronde, des cheveux raides et ternes, et tellement timide ! Son visage passe par tous les tons de rose et de rouge dès qu’on lui adresse la parole. Toujours première en classe, par contre, mais il y a du souci à se faire si elle ne change pas en grandissant. Et le petit Laurent, quatre ans, chétif, qui attrape tout ce qui passe ! Elle aurait pu prendre ses précautions, Annette ! Faire un bébé à quarante ans, surtout quand on n’arrive déjà pas à joindre les deux bouts avec trois gosses, c'est de l'inconscience ! Le petit aussi fait la fête à Charles et court rejoindre sa sœur Mireille. Il feuillette son gros album d’images avec un air ravi, comme s’il venait de recevoir un trésor. Il commence à savoir lire, paraît-il, et sa godiche de sœur lui donne de temps en temps des explications à voix basse. Annette y va elle aussi de ses remerciements.
— Il ne fallait pas, papa, tu les gâtes trop, c’est trop gentil !
Elle a beau la lui répéter tous les ans, cette phrase, à son diable de père, ça ne l’empêche pas de recommencer.
— Les enfants, n'oubliez pas de remercier tante Amélie.
C’est réglé, j’ai droit moi aussi à un baiser baveux de chacun des gamins. Elle le sait pourtant, Annette, que ce sont les cadeaux de son père, pas les miens ! Après tout, c’est bien fait pour Charles ! Il m’agace avec cette façon qu’il a de claironner : c’est de la part du père Noël de pépé ! Je fais semblant d’être émue et caresse la joue du plus petit. « Ils sont bien mignons vos enfants Annette ! »
Charles regarde sa montre. Maurice et sa nichée vont bientôt débarquer. Qu'est-ce que j'avais dit ? Un coup de sonnette. Sidonie (c’est ma mère) se précipite à la porte. Six personnes de plus dans la salle à manger : il faut ramener quelques chaises et des tabourets depuis la cuisine. J'ai de plus en plus chaud. Dans ma chambre, le lit disparaît sous la multitude de manteaux, foulards et chapeaux. Et rebelote avec les cadeaux. Charles replonge dans la grande armoire et distribue de nouveaux paquets enrubannés aux jumelles de quatorze ans, Alice et Liliane (impossibles de les distinguer l’une de l’autre, mais c’est bien le cadet de mes soucis), à Nicole et Mariette, les plus jeunes. Elles vont rejoindre leur cousin et cousines et tout ce petit monde lit sans faire de bruit. Heureusement, parce que Maurice entame une grande discussion avec son père. Celui-là, sûrement parce qu’il est professeur, ce qu’il aime causer ! Et pas de la pluie et du beau temps ou du prix des fruits et légumes mais de l’actualité, de politique, avec des grands mots qu'il faudrait aller chercher dans le dictionnaire. C'est simple, on dirait toujours qu’il fait la classe. Et comme Marc et André ne sont pas toujours d’accord avec lui, ça fait quelquefois des étincelles. Lorsque le ton monte, Lise, la femme de Maurice, toise l’assistance d’un air pincé. Quelle pimbêche, celle-là !
Ma mère propose un café, une petite goutte de rhum ou de marc de pays pour les messieurs. Madame refuse poliment, et pour elle et pour Maurice. Elle préfèrerait un thé léger. Je suis vraiment désolée mais nous ne sommes pas grands amateurs de thé, je n'en ai pas à la maison. Elle devrait le savoir depuis le temps. "Une infusion de menthe ou de verveine alors", susurre Lise. Mon Dieu, j'espère que les autres n'ont pas fait attention. Infusion…encore heureux qu'elle n'ait pas dit tisane. Je pousse un soupir de soulagement. Oui, j'ai une recette de tisane bien à moi, tout ce qu'il y a de plus économique puisque je fais de la récupération, et tout ce qu'il y a de bon pour la santé puisqu'elle fait éliminer : le goût, ma foi, est assez curieux, mais avec un peu de sucre, elle se laisse boire. Ce que je ne supporte pas, ce sont les sourires goguenards, les plaisanteries salaces à propos de ma tisane maison. "Non, Lise, désolée, je n'ai pas non plus d'infusion." Marc ouvre la bouche et commence en me regardant : "tante, et votre…". Je me sens pâlir. Mais sa femme a dû lui balancer un coup de pied sous la table car il ne va pas plus loin et avale d'un trait son verre de rhum. Fausse alerte.
    Je ne sais pas pourquoi l’arrivée de Maurice avec sa tribu jette toujours un froid dans l’assemblée. Annette et Juliette peinent à trouver un sujet de conversation qui intéresse leur belle-sœur et cousins et cousines n’ont pas l’air d’avoir beaucoup d’atomes crochus. Pas étonnant, ils ne se voient que pour les fêtes de famille, c'est-à-dire rarement. Lise regarde sa montre. Ils sont là depuis trois quarts d’heure à peine et déjà pressés de s'en aller. On va chercher les manteaux et juste avant de partir, Maurice tend à son père le coffret de cigares traditionnel. « Joyeux Noël, papa ! Ceux que tu préfères, mais attention, sois raisonnable ! » Ah ! Il a toujours su s’y prendre avec son père, celui-là ! Et Charles est si fier de sa réussite ! Je l’ai presque élevé, ce garçon, il avait à peine dix ans quand j’ai épousé Charles. Ça me vaut un cadeau royal : un sachet de pâtes de fruits et une boîte de chocolats fins. Cette habitude de donner les cadeaux au moment de s’en aller… Enfin, chacun fait comme il veut ! Je profite de la bousculade du départ pour mettre mes douceurs en lieu sûr ! Vous imaginez, si je faisais le tour de la pièce avec : une pâte de fruits ou un chocolat à chacun, il ne m’en resterait pas lourd !
Quel silence tout à coup ! Les hommes somnolent avec des sourires béats, les cigarettes se consument dans les cendriers. Les femmes ont proposé de faire la vaisselle. Charles et ma mère ont refusé catégoriquement. "Vous en faites assez toute la semaine : c’est fête pour vous aujourd’hui." Elles aussi goûtent ce moment de calme. Finalement, j'avais tort de me ronger les sangs. Charles a passé une bonne journée, sa famille aussi. Tout le monde a l'air d'avoir apprécié le repas. Moi j’ai trouvé qu’ils avaient mangé encore plus que l’année dernière mais enfin…
 
Il est très de six heures ! Annette se lève et annonce qu’il est temps de prendre du souci. Les enfants ferment leurs livres, vont chercher leurs anoraks et leurs bonnets. Les hommes émergent de leur sieste et s'étirent avant d'enfiler pardessus et chapeaux. Encore une tournée d'embrassades. Marc, André et Jacques sentent le vin et la fumée, mais c'est jour de fête et comme ils me couvrent de compliments et de remerciements pour mon repas et mon accueil, je leur pardonne bien volontiers. Oui, une bonne journée, finalement. Toute la troupe est déjà dans l'escalier et je m'apprête à refermer la porte lorsque la voix gouailleuse de Marc retentit.
— Dites, il était temps qu'on s'en aille. Un quart d'heure de plus et on y avait droit.
— Droit à quoi papa ? Ça, c'est la petite voix de Laurent.
— Cette fois c'est André qui tonne de sa voix de baryton.
— À la tisane de queue de cerises, celle qui coûte pas cher et qui fait pisser !
— André, moins fort, le rabroue Annette.
Des hurlements de rires lui font écho. Je claque la porte, écoeurée. Les voyous, ils ne perdent rien pour attendre ! L'année prochaine, je trouverai bien un prétexte pour ne pas les inviter. Tiens, je serai malade, pourquoi pas ? Et le père Noël de pépé, mes petits, vous pourrez toujours attendre qu'il passe !
 




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