Faire partager mes textes, mes coups de
83 billet(s) - 155 commentaire(s) - 8734 visiteur(s) au total - 11 visiteur(s) aujourd'hui
Posté le 15.01.2008 à 17:08
 
Une dure journée s’annonce pour Valentine Mercier, madame Valentine pour tout le monde aux Hortensias. On la sort du lit dès huit heures après lui avoir servi sur un plateau un copieux petit déjeuner : deux croissants, un yoghourt, une salade de fruits avec un jus d’orange et un café fort sans sucre. Lucia l’aide à revêtir son tailleur pantalon gris perle des jours de fête. Elle s’y sent parfaitement à l’aise et à son avantage et se plaît à regretter avec humour de ne pas avoir  eu autrefois l’occasion de porter la culotte chez elle ! C’est qu’il n’était pas facile à vivre,  Gaston. Heureusement, il a eu le bon goût de disparaître à la cinquantaine ans en lui laissant largement de quoi voyager, puis de se retirer dans cette résidence haut de gamme où on la choie comme une reine.
 10h : l’esthéticienne applique à madame Valentine une double couche de fond de teint doré, un soupçon de fard à joues et de brillant à lèvres. 10h30 : la coiffeuse s’emploie à donner du volume aux fins cheveux couleur de neige. Pour une photo en première page du journal local – une page de pub pour la maison – la directrice ne lésine sur aucun détail. Bercée par le ronron de la brosse à brushing, madame Valentine se remémore  les papillotes, les bigoudis, l’antique fer à friser du bon vieux temps. À 11h, 30 tout le personnel, tous les pensionnaires des Hortensias sont réunis dans la salle commune. L’héroïne du jour, fin prête, trône, élégante, bien droite, le dos calé par des coussins, dans le fauteuil installé sur une estrade improvisée. À  ses côtés, la directrice, le curé de la paroisse, une chorale de fillettes. Les Hortensias célèbrent ce dimanche les cent ans de Valentine Mercier : Madame Valentine, bon pied, bon œil, solide appétit, éclatante de santé – à peine un peu d’arthrose –  et célèbre pour sa langue bien pendue. Monsieur le maire fait son entrée. On n’attend plus que Hubert et Julia. Ils lui font le coup à chaque visite ces deux-là. Toujours un ennui, un imprévu.  Ce sera quoi aujourd’hui ? Une crise de sciatique pour Hubert, sa migraine ? Et cette pauvre Julia ? Elle aura  encore forcé sur les tranquillisants ou se sera querellée avec son gredin de mari ? Madame Valentine se demande parfois s’il n’y a pas eu échanges de bébés à la maternité, Hubert et Julia lui ressemblent si peu. Monsieur le maire a un autre rendez-vous, il faut commencer la cérémonie. La chorale y va de son couplet, l’édile de son panégyrique. Il termine sur l’émouvante image qu’offre la centenaire, témoin d’un heureux passé, embrassée par les enfants de la chorale, « nos chers enfants devant qui s’ouvre l’avenir. » C’est alors que la porte s’ouvre sur un septuagénaire au crâne chauve, essoufflé, écarlate, qui se précipite sur l’estrade en se mouchant bruyamment : « Mille excuses, 39 de fièvre… » Sur ses talons, une matrone silencieuse, livide, le chapeau de travers, l’œil gauche orné d’un magnifique coquard.
Madame Valentine prête distraitement ses joues aux baisers d’Hubert et de Julia et, tandis que crépitent les flashes, d’une voix assurée où percent à la fois agacement et malice, elle lance:
« Vous disiez, monsieur le maire ? L’avenir ? Quel avenir pour nos enfants ? Ces enfants si fragiles… »


Posté le 27.12.2007 à 18:57

 

 

Et d'une autre! Après l'explosion des festivités, que vous souhaiter pour l'année 2008? Tout simplement:

QU'ELLE VOUS SOIT DOUCE!

 







Posté le 21.12.2007 à 14:58
 
 
Noël chez grand-père
 
Mon Dieu, ce qu’il fait chaud dans cette pièce ! Cette lubie aussi d’inviter toute la famille le jour de Noël ! Et quand je dis toute la famille, je parle de celle de Charles. Parce que la mienne, elle se résume à ma mère, que je vois à longueur d’année d'année d'ailleurs, pour la bonne raison qu'elle habite chez nous. Mais Charles, lui, ne peut pas passer un 25 décembre sans s’entourer de ses trois enfants et de ses petits-enfants. Et il faut régaler tout ce monde-là à midi ! Heureusement, Maurice, le garçon, ne vient que dans l’après-midi avec sa femme et ses quatre filles. Ils déjeunent traditionnellement chez la belle-mère. Je ne sais pas ce qu’elle a de mieux que nous, mais en tout cas cela m'arrange. Parce que j'ai bien assez à faire avec Annette, son mari Marc et leurs quatre rejetons, et Juliette et son époux le bel André: eux, une chance, ils n’ont pas pu en avoir de gamins, ça compense! Onze à table ! Vous imaginez ? Même une fois les deux rallonges tirées, on a du mal à écarter les coudes. Quant au menu, un vrai casse-tête qui me cause des insomnies quinze jours à l'avance ! Cette année, j’ai opté pour une dinde : c’est ce qui revient le moins cher. Le gigot de Noël dernier, ils ne m'en avaient laissé que l'os, ces morfales, et le prix m’en est resté sur le cœur pendant des semaines. C’est ma mère qui s’est occupée de la cuisson de la volaille. C’est bien normal qu’elle donne un coup de main. À quatre-vingt six ans, elle éclate de santé. Elle nous enterrera tous, disent les voisins en plaisantant. Moi, ça ne me fait rire qu'à moitié. Pour en revenir au menu, Charles a pris à la coopérative des boîtes de haricots extra-fins et j’ai déniché des sachets de quenelles, en promotion parce qu’il fallait les consommer avant le 25 décembre. Maman les a accommodées avec une bonne sauce financière. Après cette entrée bourrative, ils ne se sont pas trop jetés sur la viande et je n’ai pas proposé le plat deux fois. Cette année, la dinde nous tiendra bien jusqu'à la fin de la semaine. Regardez-moi les hommes, André, Marc, Charles et Jacques, le fils aîné, d'Annette! Ils parlent fort, ils échangent des bons mots, entre deux bouchées. Je le trouve bien rouge, Charles, il devrait se surveiller un peu. André est arrivé, comme d’habitude, avec deux bouteilles de vin blanc sec pour les entrées comme il dit – chez moi, une entrée c’est suffisant – et la dernière bouteille est à demi vide. Marc a apporté, comme chaque année, deux bouteilles de côtes du Rhône et devinez un peu ce qu'il en reste ? À peine un verre. Ce ne sont pas les femmes qui ont fait du mal aux boissons : un doigt de blanc et une larme de rouge pour chacune. Les gamins on bu de l'eau. Mais Jacques, l’aîné d’Annette, à peine vingt-deux ans, celui-là, il tête autant que son père et son oncle ! Sans compter que ces messieurs avaient tous pris un pastis avant le repas ! Une plaie, vous dis-je, ce déjeuner de Noël ! Je ne vous parle pas de mes belles assiettes de porcelaine et des verres en cristal qui me viennent d'Albert, mon premier mari,   et que Charles m’oblige à sortir pour l’occasion. J'ai toujours peur de la casse. Enfin, il y aura la vaisselle à faire sur le coup de sept heures… C'est ma mère qui s'en charge, mais c'est moi qui essuie et range dans les placards : une vraie corvée qui m'épuise ! Je viens de remporter le plateau de fromage à la cuisine et l'on s'apprête à passer au dessert : deux magnifiques bûches, une au chocolat, une à la crème de marron. C’est Juliette qui les a achetées – ils travaillent tous les deux, elle et André, ils sont à l’aise – et ils ont un excellent pâtissier dans leur quartier, ça, on ne peut pas le nier ! La voilà qui sert les enfants en premier : d’énormes parts de gâteau au chocolat pour Monique et Mireille et le petit Laurent. Doucement, la bûche au chocolat, c’est celle que je préfère, moi aussi ! Il n'y en a vraiment que pour les gosses dans cette famille ! Crème de marron, c’est pour les grands, a décrété Juliette. Moi, je préfère le chocolat, c’est mon droit, non ? Regardez-les s’empiffrer, ces trois gamins ; s’ils sont malades demain, leur mère saura pourquoi. Et la mienne, béate, qui déguste sa part de gâteau en contemplant l'assistance d’un air attendri… Elle ne sera pas malade, elle, elle mange encore comme quatre à son âge. Et ça continue à parler fort, à raconter des blagues. Tant qu'on me fiche la paix, à moi, ça va encore. Parce que je les connais, moi, Marc et André, et même Jacques : un petit coup dans le nez, et on asticote la tante Amélie quand on ne dégoise pas sur elle en catimini. C'est vrai que c'est Noël aujourd'hui, je peux peut-être compter sur la trève… À moins que les femmes leur aient fait la leçon avant de partir. Enfin une accalmie pendant le café. Les hommes desserrent leurs ceintures d’un cran, sortent leur paquet de cigarettes; les femmes savourent le breuvage sucré, les yeux fermés. C’est moi qui l’ai fait, le café, bien corsé, comme je l’aime. Annette m’a fait cadeau d’un paquet de pur arabica. Elle est gentille Annette, et pas fière du tout; c’est bien la plus supportable du lot. Et c’est la seule qui me rend une petite visite certains après-midi pendant que les enfants sont à l’école. Nous bavardons en dégustant un café et les petits fours qu’elle ne manque jamais d’apporter.
Trois heures et demie, Charles se lève avec des airs de conspirateur. Il se dirige vers l’armoire et en sort des paquets soigneusement emballés dans du papier de couleur. C'est l’heure de la distribution des cadeaux. On commence à la connaître, ta comédie, mon pauvre ami…. Toujours rouge comme un pivoine, il s'éclaircit la gorge et entame son couplet.
— Tenez, les petits, je sais que vous avez été bien sages et que vous aimez lire. Le père Noël de pépé ne vous a pas oubliés cette année.
Tu le leur sers à chaque Noël, ton petit discours !
C’est bien dommage d'ailleurs que le père Noël de pépé ne les ait pas oubliés, ces gamins ! Au prix où sont les livres, et considérant qu’une fois lus, ils vont aller dormir sur un rayon de bibliothèque, je trouve ridicule que Charles se décarcasse pour dénicher les belles collections qui feront briller les yeux des petits, pour employer son expression. Enfin, comme il le dit aussi, c’est le père Noël de pépé qui offre. Moi, je ne participe pas. Je ne suis pas leur grand-mère, à ces gamins. Ils ne m’appellent pas mémé; il ne manquerait plus que ça ! Pour tout le monde, je suis tante Amélie. Ça me convient, c’est distant et respectueux.
Monique remercie son grand-père du bout des lèvres. Elle promet celle-là ! Du haut de ses quatorze ans, mince et blonde, presque une femme déjà, elle a tout d’un mannequin dans les vêtements que lui donne sa tante Juliette. Une belle fille, sûr qu'elle fera des ravages… ou qu'elle tournera mal, qui sait? Il paraît qu’elle ne travaille pas trop bien à l’école. Le livre, croyez-moi, elle fera semblant de le parcourir. Elle aurait sans doute préféré un billet pour s’acheter quelque fanfreluche ! Sa sœur Mireille, par contre, colle deux gros baisers sur les joues de Charles et va s’installer dans un coin. On ne l’entendra plus de la journée. À vrai dire, on ne l’entend jamais et le livre, elle l’aura fini avant ce soir. La nature ne lui a pas fait de cadeau à cette petite : neuf ans, un peu trop ronde, des cheveux raides et ternes, et tellement timide ! Son visage passe par tous les tons de rose et de rouge dès qu’on lui adresse la parole. Toujours première en classe, par contre, mais il y a du souci à se faire si elle ne change pas en grandissant. Et le petit Laurent, quatre ans, chétif, qui attrape tout ce qui passe ! Elle aurait pu prendre ses précautions, Annette ! Faire un bébé à quarante ans, surtout quand on n’arrive déjà pas à joindre les deux bouts avec trois gosses, c'est de l'inconscience ! Le petit aussi fait la fête à Charles et court rejoindre sa sœur Mireille. Il feuillette son gros album d’images avec un air ravi, comme s’il venait de recevoir un trésor. Il commence à savoir lire, paraît-il, et sa godiche de sœur lui donne de temps en temps des explications à voix basse. Annette y va elle aussi de ses remerciements.
— Il ne fallait pas, papa, tu les gâtes trop, c’est trop gentil !
Elle a beau la lui répéter tous les ans, cette phrase, à son diable de père, ça ne l’empêche pas de recommencer.
— Les enfants, n'oubliez pas de remercier tante Amélie.
C’est réglé, j’ai droit moi aussi à un baiser baveux de chacun des gamins. Elle le sait pourtant, Annette, que ce sont les cadeaux de son père, pas les miens ! Après tout, c’est bien fait pour Charles ! Il m’agace avec cette façon qu’il a de claironner : c’est de la part du père Noël de pépé ! Je fais semblant d’être émue et caresse la joue du plus petit. « Ils sont bien mignons vos enfants Annette ! »
Charles regarde sa montre. Maurice et sa nichée vont bientôt débarquer. Qu'est-ce que j'avais dit ? Un coup de sonnette. Sidonie (c’est ma mère) se précipite à la porte. Six personnes de plus dans la salle à manger : il faut ramener quelques chaises et des tabourets depuis la cuisine. J'ai de plus en plus chaud. Dans ma chambre, le lit disparaît sous la multitude de manteaux, foulards et chapeaux. Et rebelote avec les cadeaux. Charles replonge dans la grande armoire et distribue de nouveaux paquets enrubannés aux jumelles de quatorze ans, Alice et Liliane (impossibles de les distinguer l’une de l’autre, mais c’est bien le cadet de mes soucis), à Nicole et Mariette, les plus jeunes. Elles vont rejoindre leur cousin et cousines et tout ce petit monde lit sans faire de bruit. Heureusement, parce que Maurice entame une grande discussion avec son père. Celui-là, sûrement parce qu’il est professeur, ce qu’il aime causer ! Et pas de la pluie et du beau temps ou du prix des fruits et légumes mais de l’actualité, de politique, avec des grands mots qu'il faudrait aller chercher dans le dictionnaire. C'est simple, on dirait toujours qu’il fait la classe. Et comme Marc et André ne sont pas toujours d’accord avec lui, ça fait quelquefois des étincelles. Lorsque le ton monte, Lise, la femme de Maurice, toise l’assistance d’un air pincé. Quelle pimbêche, celle-là !
Ma mère propose un café, une petite goutte de rhum ou de marc de pays pour les messieurs. Madame refuse poliment, et pour elle et pour Maurice. Elle préfèrerait un thé léger. Je suis vraiment désolée mais nous ne sommes pas grands amateurs de thé, je n'en ai pas à la maison. Elle devrait le savoir depuis le temps. "Une infusion de menthe ou de verveine alors", susurre Lise. Mon Dieu, j'espère que les autres n'ont pas fait attention. Infusion…encore heureux qu'elle n'ait pas dit tisane. Je pousse un soupir de soulagement. Oui, j'ai une recette de tisane bien à moi, tout ce qu'il y a de plus économique puisque je fais de la récupération, et tout ce qu'il y a de bon pour la santé puisqu'elle fait éliminer : le goût, ma foi, est assez curieux, mais avec un peu de sucre, elle se laisse boire. Ce que je ne supporte pas, ce sont les sourires goguenards, les plaisanteries salaces à propos de ma tisane maison. "Non, Lise, désolée, je n'ai pas non plus d'infusion." Marc ouvre la bouche et commence en me regardant : "tante, et votre…". Je me sens pâlir. Mais sa femme a dû lui balancer un coup de pied sous la table car il ne va pas plus loin et avale d'un trait son verre de rhum. Fausse alerte.
    Je ne sais pas pourquoi l’arrivée de Maurice avec sa tribu jette toujours un froid dans l’assemblée. Annette et Juliette peinent à trouver un sujet de conversation qui intéresse leur belle-sœur et cousins et cousines n’ont pas l’air d’avoir beaucoup d’atomes crochus. Pas étonnant, ils ne se voient que pour les fêtes de famille, c'est-à-dire rarement. Lise regarde sa montre. Ils sont là depuis trois quarts d’heure à peine et déjà pressés de s'en aller. On va chercher les manteaux et juste avant de partir, Maurice tend à son père le coffret de cigares traditionnel. « Joyeux Noël, papa ! Ceux que tu préfères, mais attention, sois raisonnable ! » Ah ! Il a toujours su s’y prendre avec son père, celui-là ! Et Charles est si fier de sa réussite ! Je l’ai presque élevé, ce garçon, il avait à peine dix ans quand j’ai épousé Charles. Ça me vaut un cadeau royal : un sachet de pâtes de fruits et une boîte de chocolats fins. Cette habitude de donner les cadeaux au moment de s’en aller… Enfin, chacun fait comme il veut ! Je profite de la bousculade du départ pour mettre mes douceurs en lieu sûr ! Vous imaginez, si je faisais le tour de la pièce avec : une pâte de fruits ou un chocolat à chacun, il ne m’en resterait pas lourd !
Quel silence tout à coup ! Les hommes somnolent avec des sourires béats, les cigarettes se consument dans les cendriers. Les femmes ont proposé de faire la vaisselle. Charles et ma mère ont refusé catégoriquement. "Vous en faites assez toute la semaine : c’est fête pour vous aujourd’hui." Elles aussi goûtent ce moment de calme. Finalement, j'avais tort de me ronger les sangs. Charles a passé une bonne journée, sa famille aussi. Tout le monde a l'air d'avoir apprécié le repas. Moi j’ai trouvé qu’ils avaient mangé encore plus que l’année dernière mais enfin…
 
Il est très de six heures ! Annette se lève et annonce qu’il est temps de prendre du souci. Les enfants ferment leurs livres, vont chercher leurs anoraks et leurs bonnets. Les hommes émergent de leur sieste et s'étirent avant d'enfiler pardessus et chapeaux. Encore une tournée d'embrassades. Marc, André et Jacques sentent le vin et la fumée, mais c'est jour de fête et comme ils me couvrent de compliments et de remerciements pour mon repas et mon accueil, je leur pardonne bien volontiers. Oui, une bonne journée, finalement. Toute la troupe est déjà dans l'escalier et je m'apprête à refermer la porte lorsque la voix gouailleuse de Marc retentit.
— Dites, il était temps qu'on s'en aille. Un quart d'heure de plus et on y avait droit.
— Droit à quoi papa ? Ça, c'est la petite voix de Laurent.
— Cette fois c'est André qui tonne de sa voix de baryton.
— À la tisane de queue de cerises, celle qui coûte pas cher et qui fait pisser !
— André, moins fort, le rabroue Annette.
Des hurlements de rires lui font écho. Je claque la porte, écoeurée. Les voyous, ils ne perdent rien pour attendre ! L'année prochaine, je trouverai bien un prétexte pour ne pas les inviter. Tiens, je serai malade, pourquoi pas ? Et le père Noël de pépé, mes petits, vous pourrez toujours attendre qu'il passe !
 



Posté le 15.12.2007 à 12:53

Pour sacrifier à la tradition... 

 
Bonsoir papa ! Comment c’était le Père Noël au bureau de maman ? Pas mal, pas mal ! Attends, je te raconte.
On est passés dans un grand couloir tout blanc, même que ça m’a rappelé l’hopital Nord quand on m’a opéré des végétations. Après, on est entrés dans une grande salle sans fenêtres super bien décorée. Tu aurais vu le sapin, et les guirlandes de toutes les couleurs au plafond, les grands rideaux sur un mur, comme au théâtre, et les tables avec des nappes brillantes et plein de bonnes choses dessus !
Y avait pas mal de monde dans la salle, presque que des dames, des collègues à maman sûrement.
Elles m’ont collé plein de bisous baveux, et qu’est-ce que j’ai entendu !
Qu’il a grandi, comme il ressemble à sa maman, il a les yeux de son papa, et gna gna gna et gna gna gna.  (Et les culottes de son grand frère, ça, je l’ai pas dit, papa, parce que j’avais promis d’être bien poli.)
J’ai essayé de voir si je pouvais me trouver une copine pour faire la causette. La blondinette en caleçon jaune, elle avait l’air trognon. Seulement, quand je me suis avancé pour lui dire bonjour, elle m’a tiré la langue et s'est cachée dans les jupes de sa mère.
Arrête de rigoler papa, tu me fais perdre le fil.
Ah! oui, y avait aussi un grand garçon sympa qui faisait le disc-jockey. Tout à coup, il arrête la musique et nous annonce l'arrivée d’un personnage très important. Qui, papa ? Le Père Noël. Gagné ! Un grand Père Noël avec des longs cheveux tout blancs sur les épaules et des joues et un nez bien rouges vu qu’il faisait un froid de canard dehors et une chaleur à crever dans la salle.
Il a eu un petit mot gentil pour tout le monde. Il a demandé si on avait été bien sages toute l’année. Tu parles si on allait lui dire le contraire !
Une petite brune est tombée à la renverse quand le Père Noël s’est approché d’elle. Ah ! les filles ! On a bien ri. Et moi j’ai fait une partie de foot avec lui. Tu te rends compte ! C’est pas Zizou, mais il shoote pas mal pour son âge.
Dis papa, ces histoires de Père Noël, ça me turlupine un peu. Pourquoi on le voit partout, le Père Noël ? Dans la rue, dans les magasins, à la télé, à l’école… Ça doit être un PDG avec plein d’employés. Et puis, l’autre jour à l’école, le Père Noël, il avait les mêmes lunettes et les mêmes vilaines chaussures que madame Durand, la directrice, tu sais, celle qui a une grosse voix et des poils au menton. Et en plus, elle était pas là, Madame Durand, paraît qu’elle avait la grippe. Bon, d’accord, j’arrête de me poser des questions.
On a aussi pêché à la ligne pour gagner des petits cadeaux. Moi, la pêche ça me branchait pas trop. En plus, j’avais la dalle parce que maman, à midi, elle m’avait fait manger léger : 
—Te bourre pas, t’as pas besoin de dessert. Y aura de la brioche, des papillotes et du jus de fruit cet après-midi ; tu en prendras tant que tu voudras. Vu le prix de ma cotisation au comité d’entreprise, pas question de te priver ! 
Enfin, on a goûté. C’était très bon. Tiens, j’ai ramené deux papillotes, une pour toi et une pour ma petite sœur, comme vous avez pas pu venir.
Ah ! j’oubliais. Juste comme on finissait de manger, trois messieurs bien habillés sont entrés dans la salle, et les dames ont fait silence, comme si elles avaient peur. Ils ont serré la main à tout le monde, nous ont dit  « Amusez-vous bien » et sont repartis. Et les mamans se sont remises à piailler et à rigoler. À mon avis, ça devait être les chefs ou les patrons.
Et puis, comme je commençais à m’ennuyer et à demander à maman quand c’est qu’on allait rentrer à la maison pour regarder la télé, voilà qu’arrive un drôle de type en habit sombre avec des pièces de couleur ou des fleurs cousues partout, j’ai pas bien vu. Il portait un panier et un mini accordéon. Le grand garçon disc-jockey a dit que c’était le conteur. Il s’est assis par terre, pieds nus, devant les grands rideaux. Nous aussi, on s’est assis par terre, en cercle autour de lui, et il nous a raconté des histoires, mais des histoires, papa, comme j’en avais jamais entendu ni à la maison, ni à l’école, et pas du tout comme dans les dessins animés à la télé. D’abord les histoires, cric, crac, il les faisait sortir de son panier et dès qu'il en avait fini une, cric, crac, elle retournait dans le panier, et le conteur nous chantait un petit air en jouant de l’accordéon.
Dis papa, tu savais que les oiseaux faisaient leur arbre de Noël ? Tu savais que le rossignol pouvait pleurer, que la lune, elle aussi, pouvait verser des larmes et que les larmes de la lune faisaient dormir les sorcières ?
Je me rappelle pas tout mais je suis sûr d’y rêver cette nuit et je te raconterai le reste demain matin. Et regarde papa, je l’ai eu mon camion de pompiers ! Il est pas très grand, mais je suis super content. Dis papa, comment il a fait le Père Noël pour savoir que je voulais un camion de pompiers ? J’ai pas encore écrit ma lettre. Tu sais pas ? Moi qui croyais que les papas et les mamans savaient tout !
Enfin tu vois, papa, le Père Noël du bureau de maman, j’avais pas trop envie d’y aller. Mais rien que pour entendre pleurer le rossignol, rien que pour voir les larmes de la lune, ben j’y retournerai l’année prochaine. Et dis maman, ma petite sœur, elle marchera ? Alors, elle pourra venir elle aussi ?
 

Aucun commentaire - Poster un commentaire


Posté le 04.12.2007 à 12:18

Les restos du coeur ont ouvert hier. Je repousse mon coup de gueule annuel, même s'il ne fera pas changer grand-chose.

Ah ! Si Coluche n’avait pas existé ! Evidemment, le personnage aurait manqué dans le paysage de la dérision, du comique attentif aux faits de société. Mais si personne n’a réussi à remplacer le bon gros gars au nez rouge et à la salopette rayée, la tradition du rire se perpétue et se renouvelle avec des Boon, des Alévêque et bien d’autres.
Non, le fait important à souligner, c’est que sans l’ami Coluche, la France n’aurait jamais connu cette florissante entreprise qui a pour nom les restos du cœur. Il fallait s’appeler Coluche pour claironner un beau jour de 1985 : « aujourd’hui, on n’a plus le droit d’avoir faim ou d’avoir froid ! » et entraîner derrière soi un bataillon de volontaires prêts à revigorer les oubliés de la société de consommation.
Quelle formidable idée que de donner à ceux qui n’ont plus les moyens d’acheter ! J’ai recueilli le témoignage de l’un d’entre eux, une maman sans travail, seule avec deux enfants. Ecoutez-la :
« Les restos, c’est tout ce qu’il y a de plus sympa ! On nous distribue des provisions ; pas question de se mettre à table comme des vacanciers et de se faire servir un repas tout prêt. Non, les patates, les carottes, on les emporte pour les éplucher et les faire cuire, histoire de garder le cœur à l’ouvrage. Dans quelque temps, je tâcherai de faire des provisions de lait, de farine, de sucre, d’huile – ça, y en a à volonté en général – je mettrai tout ça de côté et le moment venu, avec quelques œufs, je leur ferai des bugnes* à mes gamins : une énorme platée. On mangera peut-être que ça pendant quatre jours, mais au moins mes mômes, ils auront leurs beignets de Carnaval comme tous les autres, et meilleurs que ceux du pâtissier, parce que c’est la recette de ma mère et que je l’ai jamais oubliée.
Bien sûr, faut faire la queue avant de remplir ses sacs, dans le froid bien souvent. Mais c’est pas grave : je mets trois pulls (ils en donnent aussi maintenant au resto), mon gros manteau, deux paires de chaussettes de laine dans mes vieilles bottes, j’enfonce mon bonnet jusqu’aux yeux – diable, je viens pas pour faire des photos de mode – ! Et dans la file, ben, on discute, on fait des connaissances, on rigole même parfois.
 Depuis quelque temps, y en a qui se plaignent que c’est devenu compliqué parce qu’il faut prouver qu’on est vraiment dans le besoin. C’était pas comme ça au début, à ce qui paraît. C’est pas bien sorcier pourtant de montrer son papier. Moi, je sors mon décompte des allocs, c’est tout ce que j’ai comme revenu. D’autres montrent leurs allocations chômage – une misère – leur RMI, leur RMA, paraît que ça va encore changer de nom ! J’ai vu un vieux, Papy Mougeot que les autres l’appellent, pas loin de la retraite, qui pleurait presque  en dépliant ses fiches de paie : c’est pas honteux d’avoir un petit boulot et de pas pouvoir s’en sortir ? Même ceux qui ont pas de papiers du tout – les étrangers, par exemple – ils repartent avec leurs provisions. Normal, c’est pas parce qu’ils ont le teint basané qu’ils ont pas faim comme les autres.
Depuis un mois, c’est vrai qu’il en arrive plein de nouveaux, des pauvres malheureux qui causent pas un mot de français, et des gens de chez nous avec leur lettre de l’Assedic qui leur dit : « Vous avez assez touché, vous avez plus droit à rien. » C’est honteux, j’espère que la CAF va pas s’y mettre elle aussi !
Les responsables, ils se font du souci ; les prix montent, ceux des pâtes en particulier, les gens donnent moins. Ils ont peur de plus avoir assez de bouffe à distribuer.
Parce que quand même, un endroit comme ça, d’où vous repartez avec un plein sac, sans avoir sorti votre carte bleue, votre carnet de chèques ou deux ou trois billets, vous en connaissez un autre, vous ? Moi, mon chéquier, ma carte bleue, ça fait belle lurette que la banque me les a repris. Et vous avez déjà essayé de passer à la caisse d’une grande surface en disant : « j’ai pas un sou ! »
Les dames et les messieurs de l’accueil, ils sont gentils, souriants ; ils nous reconnaissent, ils demandent des nouvelles des petits, si ça va bien à l’école. C’est bien pour ça qu’on dit « les restos du cœur ! »…Les caissières de magasins, elles sont tellement pressées qu’elles vous regardent même pas ! 
À Paris, le jour de l’ouverture des restos, ils ont droit à la visite d’un Ministre. Ils en ont de la chance ! Ici, on voit de temps en temps le maire ou un adjoint, plutôt une adjointe : ils nous serrent la main, ça réchauffe. »
Eh oui, la petite PME de Coluche, constituée pour un an, que dis-je pour trois mois d’hiver, entièrement composée de bénévoles, voilà qu’elle existe toujours en 2007 et qu’elle a prospéré ! Chaque hiver la voit accueillir de nouveaux clients. Le bruit court qu’elle va devoir en refouler. Par contre, tout le monde s’accorde à penser qu’elle devrait fonctionner douze mois sur douze.
Saviez-vous qu’au fil des ans, l’association a dû créer « les toits du cœur » pour ceux qui n’arrivent plus à se loger, « les bus du cœur » dans certaines villes pour distribuer boissons chaudes et sandwiches aux SDF de plus en plus nombreux. Et les restos sont devenus de vrais restos où l’on sert des repas chauds parce que, quoi qu’en pense notre brave interviewée, allez donc éplucher des patates et des carottes, les faire cuire et les manger lorsque vous vivez 24h sur 24h dans la rue et dormez sous un carton !
C’était quand même une riche idée qu’il avait eue, l’ami Coluche : monter une entreprise rien qu’avec des bénévoles. Pas de salaires, pas de charges sociales : rien que du cœur…et beaucoup d’huile de coude pour que ceux qui ont un peu ou beaucoup aident ceux qui n’ont presque rien. Il n’avait pas ménagé sa peine, cherchant aides et subventions auprès des pouvoirs publics, de la communauté européenne, sollicitant des dons auprès des particuliers et obtenant même une déduction fiscale pour les généreux bienfaiteurs : il avait bien compris, le bougre, que chez certains le coeur et le porte-monnaie se trouvent dans la même poche.
Enfin, c’est grâce à Coluche et à sa clique d’enfoirés que les Français ont droit tous les ans à un spectacle télévisé qui réunit les petites et grandes vedettes de la chanson, pas nécessairement de la chanson d’ailleurs ! Des acteurs, des présentateurs télé viennent aussi donner de la voix, même s’ils n’en ont pas, parce qu’ils ont du cœur et qu’un peu de publicité ne fait jamais de mal. Et pour ceux qui n’ont pu voir le spectacle, ou qui veulent en conserver un souvenir, on sort un CD, celui du chœur des restos dont le produit des ventes va aux restos du cœur.
 S’il revenait le mec à la salopette rayée, que croyez-vous qu’il penserait, dirait, ferait ?
J’hésite entre deux hypothèses :
— aller poser une bombe au Conseil des ministres ou à l’Assemblée Nationale en hurlant : « Bande d’enfoirés, j’avais dit : un hiver ! Mais qu’est ce que vous lui avez fait à ma France ? »
           —Retourner à toute allure dans son paradis écrire en sanglotant le plus triste de ses sketches : « c’est la cata, y a plus rien à faire pour arrêter le schmilblick. »
*Bugnes: beignets de Carnaval dans le jargon de St Etienne et de Lyon




<<< Page précédente | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | Page suivant >>>

Blogs / Annuaire de blogs - Annuaire de blogs - Décos pour blogs - Forum de blogs
Webcam sexy : filles en direct - Boutique de sextoys

Suivre le flux rss/XML de ce blog