
Suspicion
Plantin ne cessa de ronchonner durant le trajet en voiture : « Il se fout de nous, le commissaire. C’est calme en ce moment, d’accord, mais c’est pas une raison pour nous envoyer vérifier les élucubrations d’une vieille foldingue ! » Francis, son jeune collègue, s’absorbait, lui, dans la lecture de la missive remise par leur supérieur.
Adélaïde Potin
3 rue Papin
42100 Saint Etienne
Monsieur le commissaire
Je fais mon devoir de citoyenne en vous signalant que mon voisin de palier maltraite sa compagne. Il l’abreuve d’injures et de menaces une partie de la journée ! De là à la frapper, il n’y a qu’un pas qu’il a certainement franchi. Jugez de mon inquiétude : depuis avant-hier, j’ai beau coller mon oreille contre la cloison, plus un cri. Et il sort seul le soir. Vous devez enquêter, commissaire. Croyez-moi, ce n’est pas à 75 ans que j’inventerais des sornettes.
***
Dans son salon, Adélaïde, rose de plaisir, tout en servant thé et biscuits – Plantin aurait préféré un whisky – réitéra ses accusations, les enrichissant de savoureux commentaires. Francis noircissait consciencieusement les pages de son carnet.
— Curieux couple, arrivé le mois dernier. Lui, cheveux longs, jeans délavés. Elle, maigre comme un coucou, déguisée comme une romanichelle ! Des gens qui ne sortent que le soir… Qui ne travaillent sûrement pas… Il devait l’obliger à se prostituer… pauvre petite ! Et la journée, je ne vous dis pas, cette horrible voix qui me mettait en frissons : « La ferme, j’aurai ta peau ». Je ne saurais répéter les autres grossièretés !
— Vous en avez parlé avec vos voisins du dessous ?
— Pff ! Les Dupont se dorent au soleil de Nice. L’autre, madame Marchand…on est fâchées depuis qu’elle a traité mon Fifi de vilain cabot. En plus, elle est complètement sourde.
Sur le palier, Plantin explosa : « Nous voilà bien avancés ! Pas la peine d’interroger la sourdingue. Reste plus qu’à sonner chez le mac ! »
Des hurlements trouèrent soudain le silence.
— Salope ! Roulure ! Je te crèverai !
Plantin sortit son arme de service, appuya sur la sonnette. La porte s’ouvrit sur un grand échalas barbu, l’air étonné, un livret à la main.
— Police ! Où est votre femme ?
Une silhouette menue, le cou emmitouflé dans une écharpe de laine, s’avança dans le couloir, l’air tout aussi intrigué que son compagnon.
En apprenant qu’il était suspecté de maltraiter sa compagne, l’homme partit d’un énorme éclat de rire et le visage de la dame s’illumina. Il s’avéra que les deux comédiens amateurs répétaient d’arrache-pied une pièce policière pour le théâtre municipal, nourrissant l’espoir de booster leur carrière. Marie, hélas, souffrait depuis peu d’une extinction de voix.
Plantin ronchonna de plus belle sur le chemin du retour et s’en prit à son équipier.
— On avait l’air malin ! Et toi, comme un con, à prendre des tonnes de notes que le chef collera à la poubelle !
— Mon œil ! J’ai tout ce qu’il faut pour ma participation au concours de nouvelles de Tours : je vais te leur pondre un truc du tonnerre, intitulé…Les murs ont des oreilles.






Entre le Paradis et l'Enfer
Cette histoire me fut contée par un vieux curé de campagne facétieux. Et je fus bien tenté d'y croire ! Chacun sait que le chef des apôtres – le fameux "Pierre, tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise"… – reçut plus tard de Dieu la délicate mission de faire le tri entre les vertueux et les méchants à leur arrivée dans l'autre monde. Ce dont personne n'a eu vent, par contre, c'est de la façon dont le saint s'acquitta de sa tâche. En réalité, très soigneusement et avec ardeur tant que la proportion de bienheureux à orienter vers le Paradis dépassa celle des maudits à diriger sans ménagements vers l'Enfer, ou tout du moins lui demeura sensiblement égale. Il faut dire que pour une fournée de douze vertueux, Dieu le Père octroyait à Pierre, qui naturellement avait soif de bien faire, un pack de bières. Lucifer, lui, n'avait pas daigné faire d'offre.

Lorsque les grands pécheurs, visage grimaçant et regard exorbité commencèrent à arriver en foule – les temps changent, mes frères, la morale fout le camp – le brave apôtre s'inquiéta de voir sa réserve de liquide dangereusement diminuer. Une heure de méditation lui souffla une solution à son problème. Il lui fallait désormais pratiquer une sélection moins rigoureuse. Aux moins mauvais des mauvais – un peu d'indulgence ne pouvant pas faire de mal, n'est-ce pas ? – il dressa un tableau hallucinant des tortures de l'Enfer, avant de les soumettre à un stage de conditionnement destiné à leur apprendre à fermer les yeux et à sourire béatement en permanence afin de ressembler trait pour trait aux bienheureux. Là encore, tout alla bien jusqu'à ce que certains des rachetés retrouvent leurs habitudes de voyous et se mettent à semer la zizanie au Paradis.
Dieu le Père, courroucé, convoqua Saint-Pierre et l'admonesta en ces termes : " A genoux, traître, tu m'as fortement déçu. Mes bons anges ne savent plus où donner de la tête à cause des sacripants que tu as introduits dans notre antre de sérénité. Tu as voulu me tromper ? La sanction sera sévère. Partant du bon principe que Pierre qui roule n'amasse pas mousse, tu ne recevras à l'avenir plus de Kro pour ton travail. Et si je devais à nouveau avoir à me plaindre de toi, la punition serait… d'enfer ! "
Il paraît que Pierre n'a jamais récidivé : au contraire, cette mésaventure lui a inspiré l'idée de créer le Purgatoire. Une affaire qui ne marche pas trop mal, à ce qu'on dit et qui lui permet à nouveau d'humidifier agréablement son gosier.


